Travail 

transcription

[musique intro]

C’est quoi un travail ? ça prend quelle place dans nos vies ? Est-ce qu’on peut réinventer les formes et la nature du travail ? Est-ce souhaitable ? 

 

Au cours de nos entretiens, il est apparu que de nombreuses personnes construisent leur métier sur mesure : réinventer un métier qui existe, avoir plusieurs casquettes, etc… On a eu la chance de se poser des questions autour des formes de travail avec plusieurs artistes dont Emy, artiste et maraîchère en Haute-Marne. 

 

[Emy :] Tous les artistes ne pourraient pas faire du maraîchage et tous les maraîchers ne pourraient pas faire de l’art mais… mais en tout cas moi dans la personne que je suis, ça m’est évident. C’est tout le temps en communication. Souvent dans l’art - dans l’art contemporain - tu vas avoir des questions de révolte sur la politique actuelle, l’économie, la nature et ce que je fais là c’est ça. Je suis active quoi. Je ne regarde pas les choses depuis ma fenêtre en me disant « on vit dans un monde pourri ». Bah moi j’essaie de faire en sorte que mon monde soit cool, je plante, je n’utilise pas de produits qui tuent les bébêtes. C’est politique, c’est un acte politique aussi de faire ça : planter des arbres, de dire « moi je vends » et « moi je vends en bio ». Je vends en vente directe parce que je veux pas donner du fric aux grandes surfaces pour qu’ils se graissent la patte sur mes produits c’est hors de question, je ne veux pas qu’ils vendent plus cher les produits aux clients parce que le client de doute façon il va acheter, je ne suis pas d’accord avec ça donc c’est un acte civil. Bien choisir son métier, pour moi, ça fait partie de l’écoute intérieure quoi. Je dis pas que tout le monde doit faire ça, ou que tout le monde a les épaules pour monter et soutenir un projet… Mais je crois que… même si moi je suis à toute petite échelle - j’ai des collègues qui travaillent plus que moi, qui ont des plus grosses surfaces ou qui ont même les moyens de faire plus de productions que moi -, mais je crois que même le plus petit truc ça vaut le coup quoi. 

 

En plus de l’aspect politique, ou en lien avec celui-ci, Emy évoque la volonté d’être polyvalente, motivée par une immense curiosité. 

 

[Emy :] Tu entends les abeilles ? Ah mais c’est trop bien il y a tellement de trucs à faire aussi. Moi j’ai envie de tout faire. J’adore la cuisine, j’aurais adoré être cheffe-cuisinière. J’aime trop de trucs. J’ai qu’une vie pour le moment donc… Dans celle-là je vais faire ça et puis le reste on verra plus tard. Mais ouais il y a pleins de trucs à faire quoi. Alors j’essaie de passer mon énergie des fois, à des copines qui cherchent, qui trouvent tout nul, qui trouvent la Haute-Marne nulle. Alors déjà si tu trouves la Haute-Marne nulle pourquoi tu habites ici ? Rien ne t'empêche de vendre ta baraque et de te barrer. On peut tout faire quoi, en fait. Ça dépend des limites qu’on se met. Et après les boulots je crois qu’on est dans une période où on doit tout inventer. Encore plus dans les milieux je dirais pas reculés parce qu’on est pas si reculés que ça mais y a pas beaucoup de population, y a un esprit paysan très terre à terre et justement il y a tout à faire. Et se réinventer des métiers, des double-métiers, des triple-métiers si tu arrives à le faire. Je crois qu’il faut le faire. Et puis je dénigre pas du tout les copines qui ont des enfants. Elles sont très épanouies maman. Moi c’est un truc qui me boufferait d’être maman. Je trouve ça super mais je leur souhaite de ne pas être que maman. Parce que j’en connais une paire une fois que les enfants sont un peu plus grands, qu’ils entrent au lycée et machin tu te dis  « bah voilà je les ai éduqués pendant 15-20 ans et maintenant je fais quoi de ma vie parce que je suis pas que maman » parce qu’on est humain et qu’on a des choses à faire aussi quoi. Et puis je sais pas dans le partage aussi quoi. Tu vois moi ça me rend dingue qu’il y ait Simone qui existe. Moi je vis des trucs de ouf à Simone. 

 

Cette possibilité de travailler dans plusieurs domaines différents nous fait réfléchir à la porosité entre les différents métiers que l’on exerce et la manière dont ils se nourrissent les uns les autres. On demande à Lidwine, artiste et enseignante à la Haute École des arts du Rhin à Strasbourg, si être artiste influence son travail d’enseignante et vice-versa.

 

[Lidwine :] C’est vraiment intéressant. J’y suis en tant qu’enseignante mais c’est ce truc artiste-enseignant. Je trouve que j’y arrive plutôt pas mal en fait et notamment avec toute la dimension performantielle en fait. Je vois assez bien que je travaille des performances en fait. Je pense que pour une certaine partie de ce que je fais je performe mes cours. Et je performe ma posture, ma position d’enseignante et donc je la performe : je la construis tout en la déconstruisant et je la déconstruis en la construisant. Ça c’est vraiment les choses qui m’intéressent en ce moment sur lesquelles je commence à bien saisir… J’ai peu le temps de lire en ce moment parce que j’ai plein de choses à faire dans ma vie mais vraiment c’est des endroits vers lesquels je vais. Je commence à lire beaucoup sur les pédagogies. Je vois qu’il y a quelque chose là qui est hyper agissant, qui est extrêmement intéressant et à la fois en tant qu’enseignante et en tant qu’artiste. C’est comme une matière, un truc à travailler. Et je ne suis pas du tout dans cette histoire de ramener mes expériences à l’école comme si j’allais les décrire mais je les vis à l'école en fait. Tout est entre-mêlé quoi. J’en rapporte aussi une partie mais… c’est très très imbriqué, c’est pas du tout séparé chez moi mais ça ne l’est déjà pas dans ma vie en fait. C’est à dire en tant qu’artiste déjà le côté - pour faire rapide - entre art et vie est bien confondue et avec de nouveau dès que j’occupe une autre place ça redevient poreux très vite et c’est intéressant et de le penser aussi littéralement. Il y a une forme de réflexivité dessus. J’avoue que parfois ça se mord la queue un peu quand même. Je regarde ce que je suis en train de faire et j’en discute, je le partage avec les étudiants et les étudiantes et ça fait comme une espèce de boucle qui rend un peu fou à certains moments. Ça fait des petits courts-circuits mais c’est des très belles expériences. Y a une manière comme ça d’être dans cette école. Maintenant je suis en transversal, ça c’est un grand pas dans lequel je me sens hyper-bien parce que ça me permet la solitude branchée quoi, une forme de solitude qui va ensuite se brancher à plein d’endroits.

 

« En transversal » ça veut dire que Lidwine n’enseigne pas dans une section particulière de l’école, mais plutôt aux étudiants et étudiantes qui s’intéressent à son cours quel que soit leur parcours. Elle nous explique le sens que cette transversalité a pour elle. 

 

[Lidwine :] Je ne me définis pas comme performeuse par exemple. Mais je peux par exemple tout comme si j’écris je peux me dire autre chose et encore et encore. J’ai pas de champ disciplinaire ou en tout cas je ne résonne pas en ces termes. La performance pour moi c’est un outil et pas un champ et pas un médium. Donc je m’en sers tout le temps. Par exemple je peux tout à fait faire une exposition ou parler de peinture avec les outils de la performance. C’est vraiment ça ma posture en fait. Donc à partir de là, je ne résonne jamais en champ ou en truc – j’ai envie de dire « cloisonné » mais ça serait pas cool de dire ça pour certains de mes collègues ou pour les gens qui résonnent comme ça – mais c’est juste que moi je résonne différemment, pour moi c’est beaucoup plus facile d’être dans ces histoires de connexions, de liens, de branchements. Quitte à n’être spécialiste de rien effectivement pour le coup. Je ne suis experte de rien mais j’arrive bien à me brancher à de multiples choses comme ça. C’est quelque chose de très protéiforme. Je ramène toujours ça à des questions plastiques, en fait, à des questions de plasticité et de formes aussi. Donc ça c’est des choses qui m’intéressent beaucoup sur ces questions de formes.

 

Anne-Laure, du Tiers-Lieux Simone que vous avez entendu dans les épisodes précédents se pose la question de son métier qui est difficile à définir parce qu’il recouvre plein de domaines différents.

 

[Anne-Laure :] Oui et d’ailleurs c’est pour ça aussi qu’on dit pas, enfin, que ça devient de plus en plus compliqué, moi par exemple c’est « c’est quoi ton boulot » donc depuis …j’étais metteur en scène, mais maintenant ça n’as pas de sens quoi, de dire…mais je peux pas plus dire « je suis directrice artistique de Simone » parce que bah oui, ok, c’est ma fonction ici, puis il a bien fallu trouver une… mais du coup de dire c’est quoi mon métier?

 

En fait, en l’écoutant, on découvre que même si son métier n’a pas vraiment de nom, ce qu’elle fait à du sens, et c’est un sens qui nous plait beaucoup.

 

[Anne-Laure :] Mais c’est marrant parce que c’est toute la, aussi la dimension entre, est-ce que t’es metteur en scène ou directeur d’acteurs. Moi j’ai jamais été directrice d’acteurs quoi par exemple. C’était même une appellation…ça me faisait bizarre quoi. Mais oui, ce truc de créer des, moi j’ai toujours pensé qu’en fait si, faudrait trouver un nom de métier pour dire ce que c’est de créer des conditions pour que quelque chose arrive, ça pour le coup la mise en scène et Simone c’est exactement la même chose. Donc mon métier c’est ça.

 

Anne-Laure et Laurence forment le duo in viivo, ensemble elles montent des spectacles et se questionnent sur tout un tas de choses. On a fait l’entretien avec elles deux et la relation qu’elles établissent entre métier d’artiste, travail artistique et jeu est très intéressante. 

 

[Laurence :] Et parce que là aussi naturellement ça n’est pas que du travail. C’est du jeu et ce jeu est de la vie. Mais dire ça pour plein de gens c’est pas, c’est pas ok. C’est, oh c’est le truc soit du saltimbanque soit du… donc c’est important de passer par cette idée de travail et parce que c’est bien saltimbanque il y a un vrai travail aussi. Mais il y a ce jeu et que pour moi peu de collectivités ou de lieux ont intégré. On est dans une société que, oui c’est un travail, oui il faut être sérieux, que tout ça…oui.

[Anne-Laure :] Mais parce qu’on associe des fois l’idée de jeu à l’idée de facilité. Je pense que la question du travail c’est pas facile.

[Laurence :] Si on regarde un gamin jouer, on voit la conscience et l’application qu’il y a là-dedans quoi.

[Anne-Laure :] Ou un, quelqu’un qui jongle, où ça a l’air d’être comme ça facile, mais en fait non, il faut quand même un sacrée attention, concentration, présence, technicité pour que ça ait l’air facile de l’extérieur quoi.

 

Louis, que vous avez pu entendre dans le premier podcast, parle lui aussi du jeu et de ses enjeux.

 

[Louis :] Voilà ça a été ça et puis après c’est vrai qu’il y a quand même la notion du jeu, qui est très présente à la Maison de Courcelles et puis la notion du corps, la mise en, toujours la question de la prise de risques mais, mais on met son corps en jeu. Et, et pour les enfants c’est… Ils adorent, que ce soit d’une manière symbolique ou dans tous les enjeux qu’il y a derrière, se mettre en scène. Nous on travaille beaucoup aussi sur les classes de découverte sur le, passer de spectateurs à acteurs. Qu’ils arrivent à comprendre en fait les enjeux qu’il y a quand on passe sur scène, ce qu’on peut provoquer en termes d’émotions mais aussi le travail que ça nécessite, que ça, c’est pas, c’est pas… Les artistes quand ils font quelque chose ça nécessite énormément de boulot avant quoi, voilà, que c’est pas juste un truc de consommation qu’on vient voir hein… Et ça c’est intéressant quand on a des intervenants qui sont d’abord et avant tout des artistes aussi, donc qui ont la, comment, la, les diplômes pour. 

 

[musique]

 

On peut se dire que c’est plus facile dans le milieu artistique de prendre plusieurs casquettes et de jongler entre différentes formes de travail. Mais ce n’est pas toujours facile de penser les conditions de travail pour autant.

Le tiers-lieu Simone est installé depuis quelques années sur l’ancienne usine de bottes le chameau. Une usine, comme beaucoup d’autres, qui s’est progressivement délocalisée et a finalement fermé ses portes en 2008. Alors forcément, installer un tiers-lieu artistique sur le site ça n’a pas été évident…

[Anne-Laure :] Ouais, puis c’était pour l’idée de ce qu’on lance le podcast autour du Chameau qui bosse et de travailler sur l’histoire du site et de le relier avec les nouvelles formes d’activités et de travail. C’était une forme aussi de dire « on entérine ce qui s’est passé, on rend hommage d’une certaine manière à l’histoire, au passé » et aussi « on témoigne du vivant quoi, du fait que la vie continue et que ça peut se faire dans le respect du passé, de l’histoire, de la mémoire et qu’en même temps ben oui, on va quand même continuer à vivre, on va pas rester sur du mort quoi »

Et c’est important mais c’est délicat en même temps comme travail, par rapport à l’histoire en elle-même, on y était pas… qu’est-ce qu’on… tu vois, comment on témoigne des choses qu’on n’a pas vraiment traversées nous-mêmes ? C’est que des gens qui nous ont dit, des gens qui ont vécu mais qui disent. Et il y a des points de vue forcément extrêmement contradictoires, contrastés. Donc nous on est pas là non plus pour remettre la balle au milieu et trancher une forme de vérité ou de… Et je pense, il me semble, j’espère, que la forme artistique ou l’art ça peut permettre de témoigner sans assener une vérité ou sans prétendre détenir une vérité. Je me dis que nous on a ça entre les mains comme capacité ou comme sensibilité donc autant qu’on essaie de le mettre à ce profit-là.

 

Le podcast du Chameau qui bosse raconte et réfléchit le travail par plein de points de vue et avec pleins d’invité·es. On vous met le lien en description. 

 

[musique]

 

Dans un village à côté de Simone, on rencontre Dominique, agriculteur en bio depuis les années '80, il nous parle de la passation de sa ferme à une jeune agricultrice ou un jeune agriculteur.

 

[Dominique :] Donc moi je suis en fin de carrière depuis un moment. Normalement j’aurais dû prendre ma retraite il y a un an et trois mois. Et donc je me suis posé la question et penché sur le problème il y a déjà quelques années parce qu’il faut s’y intéresser bien avant. Et je n’ai pas trouvé de repreneur. Enfin si, j’en ai trouvé un il y a un an et trois parce que je devais partir à la retraite y a un an. Et on était en train de l’installer y a deux ans et puis au dernier moment il m’a fait faux-bond, il est parti. Il ne s’est pas installé. Voilà c’est comme ça c’est la vie hein. Enfin voilà moi ça a été très dur pour moi, parce que j’avais quand même pris 6 mois pour préparer son dossier etcétéra et au mois de novembre - alors que moi je devais arrêter en décembre- il m’a dit « je ne reprends pas ». Donc là c’est très compliqué parce qu’on se prépare plus ou moins à arrêter quand même – parce qu’arrêter c’est pas si simple que ça, on passe à autre chose dans un autre monde donc c’est pas si simple mais je m’y étais préparé – et là… pff il n’y a plus rien. On est repartis donc là c’est très très dur. 

 

S’installer en bio en 1983, c’était une idée assez… « farfelue » selon l’expression de Dominique. On lui demande pourquoi ce choix à un moment où l’agriculture conventionnelle prenait plutôt une direction plus intensive et productiviste qu’auparavant. 

 

[Dominique :] C’est aussi à cette époque-là qu’on s’est dit après tout l’agriculture biologique pourquoi pas on va essayer. Et puis si on voit que ça ne marche pas on pourra toujours faire marche arrière, repartir ailleurs, ce n'était pas un engagement forcément de long terme, on pouvait changer notre fusil d’épaule à tout moment. Donc on n’a pas fait fortune mais on a gagné notre vie en travaillant comme ça et puis voilà. On travaillait dans des conditions complètement différentes aussi parce que ce n’est pas du tout la même vie professionnelle, on ne travaille pas dans le même esprit. 

 

On a aussi demandé à Emy de nous expliquer pourquoi elle avait fait le choix de devenir maraichère. 

 

[Emy :] Il y avait plusieurs raisons en fait. Déjà je cherchais un deuxième boulot parce que mon travail de plasticienne ne me rapportait pas d’argent. Je pouvais ne rien gagner pendant 6 mois. Donc faire des œuvres c’est bien mais réussir à les vendre c’est mieux. Donc je cherchais un autre boulot qui me plaise autant. Y avait ça. Et à la maison, j’avais un jardin, je taillais les arbres aussi, on a 800m2 et c’est toujours moi qui me suis occupée de ça. Donc je savais que j’aimais faire ça. Et le déclic ça a été en tant que consommatrice de ne pas trouver ce dont j’avais besoin. Je partais faire les courses et parfois je revenais mon panier était vide parce que je ne trouvais pas de produits locaux, de légumes. Et avec le temps ça commençait à me peser. Je me disais « mais putain » et y’a un hiver, j’étais dans ce magasin là il y avait des salades magnifiques, des choux-fleurs magnifiques, des radis noirs magnifiques, c’était des trucs de saison et là tu regardes et ça vient d’Espagne quoi. Là je me suis dit tu vas pas me faire croire que ça, ça ne pousse pas chez nous. Ça fait partie des trucs de saison qui sont produits chez nous. Et là ça a fait partie des déclics parce que suite à ça je me suis dit « il faut que j’agrandisse notre jardin pour faire plus de production et être autonome nous». Et je me suis dit « mais si j’agrandis mon jardin, déjà que j’y suis souvent au jardin je vais pas pouvoir faire de l’art, trouver un autre boulot à 50%, plus faire un jardin pour qu’on soit autonome ». Et là tu vois, ça a fait clic dans ma tête je me suis dit il faut que je le fasse mais pas que pour moi en fait  il faut que si je passe du temps au jardin j’en fasse mon travail et quand j’ai commencé à en parler je me suis rendue compte qu’il y avait d’autres gens qui étaient dans la même difficulté que moi en tant que consommateurs, qui n’achetaient pas ce qu’ils voulaient. Et c’est un peu plein de trucs qui faisaient que… en fait y a plein de raisons qui font que j’ai eu envie de faire ça. Et puis après l’équilibre de vie, travailler pour soi, c’est un truc qui m’est très important. J’ai du mal à travailler pour les autres. À un moment je me suis dit que j’allais aller travailler chez un maraîcher mais en fait ça me posait problème quoi. Travailler 6 jours sur 7, avec des horaires pas possibles pour quelqu’un d’autre. Y a un truc que j’ai du mal. Alors y aurait plus de sécurité, je gagnerais 3 fois plus je suis sûre que ce que je gagne aujourd’hui. Je n’aurais pas le même pesant sur mon mental parce que tu n’as pas du tout les mêmes responsabilités mais par contre je serai beaucoup moins libre dans le faire et tester et… je suis pas trop faite pour travailler pour les autres.

 

Emy nous raconte une sorte d'évidence, comment elle se sentait capable de devenir maraîchère et les outils qu’elle a trouvé pour y parvenir.

 

[Emy :] Et le fait que j’ai choisi de vivre à la campagne aussi y a ce truc d’évidence de dire « si je m’en sens capable je le fais » quoi. Et en général quand j’ai une idée dans la tête je le fais. J’ai cette espèce de surmotivation qui est arrivé du coup l’année où je suis partie en formation - parce qu’au début je voulais me lancer sans formation - et c'était quand même bien de la faire parce que même si j’ai pas tout appris c’était bien de la faire- j’étais au taquet. Là je suis redescendue depuis mais j’étais au taquet. Je me sentais pouvoir bouger des montagnes quoi. Et partout où je suis allée en stage : « tu feras gaffe, t’es une fille, t’es toute seule, c’est pas facile, c’est le métier le plus difficile de l’agriculture ». Et moi « je m’en fou je le fais ». Alors c’est vrai que c’est pas facile mais en fait c’est faisable. Après il faut bien être entourée psychologiquement pour les moments où c’est pas facile quoi.

 

En faisant un parallèle entre les difficultés du travail de maraîchage et celles du travail d’artiste, Emy nous montre aussi comment les deux sont complémentaires pour elle et l’équilibre qu’elle y trouve. 

 

[Emy :] Ce qui est difficile c’est que dans mon travail d’artiste, j’étais beaucoup confrontée à des difficultés mentales, des difficultés de chemin de créations, de rapport à l’autre, je faisais aussi beaucoup d’art pour gagner ma vie et donc parfois tu crées des trucs que tu vas pas chercher au fond de toi tu vas chercher à faire un truc qui va plaire pour pouvoir le vendre. L’avantage que j’ai aujourd’hui c’est que je ne travaille plus comme ça en tant qu’artiste et que je vais là où j’ai besoin sans objectif de vente. C’est-à-dire que je crée, si j’ai envie de créer une toile de 10m sur 10m, ça tiendra jamais dans le salon de quelqu’un on est clair là-dessus mais si j’ai besoin de le faire je le fais. Le fait d’avoir aussi cette activité-là, ça me permet d’avoir cette liberté-là. Donc c’est devenu mon activité secondaire mon travail artistique mais du coup ça m’équilibre. Et puis ce boulot là il est dur physiquement et mentalement. J’ai toujours été sportive avant donc ça m’aide sur pas mal de trucs au quotidien ici mais la difficulté qu’il y a en plus dans ce boulot là c’est le physique parce que quand tu commences à être fatiguée physiquement si le moral est là tu peux encore envoyer du pâté tu peux assurer. Mais si tu commences à être fatigué moralement en plus du physique c’est là que… Les deux s’équilibrent en fait. Des fois tu as pas trop le moral pour dire « ah ça j’ai loupé » « je suis nulle » machin et physiquement t’es en pleine forme donc tu vas recommencer y a presque rien qui t’arrête. Alors que si physiquement t’as mal au dos ou au genou, t’as mal ci ou ça et en plus tu trouves que t’es nulle que t’as tout raté alors là je pose les pioches pendant deux jours je fais autre chose pendant une journée, « on verra ça demain ». J’ai cette liberté-là de travailler seule et de me dire que le jour où ça ne va pas… Et l’année dernière je me suis acharnée et il y a un moment donné y a tout qui lâche parce que tu peux plus quoi. Donc c’est aussi ça et être entourée moralement comme je disais tout à l’heure c’est… voilà quand t’es trop dure avec toi-même que tu te dis « t’es nulle t’y arriveras pas ». Là vendredi dernier j’ai eu un coup de mou total et bah là tu sais que tu as tes potes ou ton mec qui va dire « mais t’as vu tout ce que tu as fait en 2 ans, calme ». 

S’entourer peut signifier plein de choses, dans le cas de Lise, c’est le travail qui est collectif. Elle est formatrice pour l’association Couleur Garance, qui vise à promouvoir et faire de la recherche sur la couleur végétale. Ce que Lise nous explique, c’est le projet de transformer l’association en Société coopérative ou SCOP.

[Lise] Et là pour le moment avec les filles là, celles qui font parties sûres de la SCOP, on se comprend bien et c’est pour ça qu’on en est arrivé là de toute façon c’est parce qu’on travaillait déjà bien ensemble. Et donc on s’est dit on va poursuivre. Ça s’est fait naturellement. On s’entend bien, on a les mêmes façons de voir les choses. Même si Amandine elle est pas du tout de la partie, c’est plutôt quelqu’un de l’administration elle, comptabilité tu vois. On a quand même des points communs. Et voilà l’envie d’explorer et de continuer à développer ce sujet-là. Parce qu’on l’a toujours bien fait ensemble et voilà. 

C’est notre outil de travail et pour nous en plus avec Haroumi c’est vraiment quelque chose auquel on tient. On est vraiment passionnées par le sujet. 

 

Pour Lise et les autres membres du projet de SCOP, cette structure s’est imposée d’elle-même.

 

[Lise :] Oui on ne se voyait pas, comme on a toujours bien travaillé ensemble, on ne se voyait pas dire « bah toi tu seras la cheffe et tu vas… » ça c’était pas possible. Moi je ne sais pas fonctionner comme ça et les autres non plus donc la SCOP s’est imposé. Parce que un salarié une voix et on trouve que c’est très bien et en plus ça correspond bien à ces sujets-là. Et après c’est vrai que tu vois quand on s’adresse à des institutions, on est SCOP, entreprenariat féminin, sur des projets développement durable bon bah voilà… tout est cohérent quoi. Après on verra hein, on n’a pas encore expérimenté vraiment la SCOP. Mais pour le moment on se dit ça fera pas de gros changements par rapport à ce que l’on vit déjà tu vois. 

[musique]

Il y a beaucoup manières de penser le travail et les pratiques qui y sont associées. Et quand on parle d’habiter un territoire, de relations à nos environnements et nos habitudes, le travail a toute sa place, celle qu’on doit, qu’on veut ou qu’on peut lui donner. 

 

Dans cet épisode, on a surtout partagé des témoignages de personnes qui ont entre autres des pratiques artistiques, mais il y a plein d’autres manières d’aborder le travail, les métiers, etc. C’est des sujets qui sont déjà traités en podcast, en vidéo, dans des livres, on vous en partage certains qui nous ont intéressées en description. 

 

Dans le prochain épisode, on parlera de cultures au pluriel et surtout des relations entre la culture du sol et culture humaine. 

[musique outro] 

Vous venez d’écouter l’épisode Travail du podcast Habiter.

Les extraits viennent d’entretiens menés par Anaëlle et Suzon avec Emy, Lidwine, Anne-Laure, Laurence, Louis, Dominique et Lise. 

Sélection des extraits et montage par Suzon, Script par Anaëlle et Suzon. 

La musique a été composée Quentin Pancher. 

C’est Anaëlle qui a fait la voix off. 

Merci pour votre écoute. 

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