Cultiver 

transcription

 

[musique intro] 

Bienvenue, vous écoutez l’épisode cultiver. Bonne écoute ! 

 

[musique]

Que cultivons-nous ? Comment les différentes cultures résonnent entre elles, se font échos, se superposent ? Pourquoi dire culture du sol et culture de l’esprit ? Est-ce vraiment séparé ? Et puis d’abord c’est quoi les cultures ? C’est quoi cultiver et c’est quoi la culture ?

 

[Anne-Laure :] Moi je pense que la culture c’est tout. Que la culture c’est autant ce qui se passe dans un jardin avec des gens que… Qu’on fait autant avancer des choses des fois en faisant un truc… [Laurence: avancer l’humain oui] Enfin, Olivier qui a fait ce bureau avec des planches en bois ça a autant de valeur que les spectacles qu’on a fait, enfin y a… c’est pas… c’est pas ouais… ben oui, tout ça ça se mélange.

[Laurence :] C’est peut-être aussi parce que même si là tu le dis comme ça pour faire passer le message, mais c’est aussi dans ta tête la valeur n’est pas le sujet. Et donc euh… ben qu’un gamin ait plaisir à monter, escalader un truc ici ben c’est tout aussi jouissif que de rencontrer Claudel quoi. Puisque finalement le sujet c’est la vie quel que soit l’outil et le champ d’application en fait. 

Nous, on aime assez bien l’idée que les choses partent souvent du sol, du terrain. Et la culture agricole, c’est un milieu foisonnant pour se poser des questions sur notre rapport au sol, c’est à nouveau Dominique qui nous en parle, par rapport à son installation en bio dans les années '80, il nous décrit une culture très productiviste.

[Dominique :] Au niveau de service technique de la chambre d’agriculture, tout ce qui est OPA comme on dit, il n'y avait aucune connexion, aucun savoir par rapport à ça. 

 

Les OPA, ce sont les Organisations Professionnelles Agricoles, et comme leur nom l’indique elles regroupent l’ensemble des structures, des syndicats aux chambres d’agricultures, qui ont été créées par ou pour les agriculteurs.

 

[Dominique :] Et moi qui était sorti de l’école depuis peu de temps, je n’avais aucune notion non plus parce que chez moi on ne m’a appris qu’une chose c’est l’agriculture chimique. On ne m’a pas appris autre chose. Il ne pouvait pas y avoir autre chose de toute façon. C’était comme ça. On était dans une agriculture productiviste à outrance et qui ne s’est pas arrêtée au fil des ans. L’agriculture conventionnelle est une agriculture productiviste. C’est ça qui est marrant – parce que moi je le vois différemment parce que j’ai vécu autre chose mais - plus on produit, plus on peut rentabiliser la chimie qu’on emploie. Parce qu’on a employé plus de chimie vu qu’on a produit plus ça a permis de gagner sa vie et de pouvoir se payer les produits chimiques. S’il n’y pas de productivisme, la chimie se serait arrêtée. Elle n’aurait pas été rentable. À un moment donné si vous ne produisez pas plus et que vous augmentez les charges, vous êtes rattrapé·es vous êtes foutus. Tandis que là, le productivisme il a toujours avancé, avancé. Et l’agriculteur il ne gagnait pas plus mais il y arrivait quand même et ça faisait tourner le business. Si on regarde dans le détail c’est aussi un business. La chimie c’est un business. Après dans le productivisme, les choses ont évolué au fil du temps : les agriculteurs ont mangé leurs voisins. Les fermes elles ont grossi. À partir du moment où on produisait plus mais que ça ne suffisait encore pas, on mangeait notre voisin. Ce qui fait qu’au lieu d’une ferme, on en avait une et demi ou deux pour pas plus de personnel mais plus de matériel, du matériel plus performant parce qu’il fallait quand même être performant quelque part pour pouvoir faire le travail donc le matériel conséquent avec les tracteurs etc., tout pour qu’une personne puisse travailler deux fermes au lieu d’une, en quelque sorte. Après on n’a pas que robotisé, on a mis en place de la technologie pour faire face à ça. C’est-à-dire qu’en vingt ans la technologie elle a pris de l’importance pour pouvoir rentabiliser – enfin pour rentabiliser - que la ferme soit toujours rentable pour pas avoir à embaucher de nouvelles personnes. On a robotisé aussi dans cet esprit-là, de pouvoir avoir des fermes plus grosses et qu’avec les mêmes personnes, pouvoir les faire fonctionner. On ne sait pas où ça s’arrête parce qu’aujourd’hui on a fait ça maintenant on repart dans l’énergie. Maintenant c’est ça. Même dans ma profession on l’avoue que ça n’est plus la peine de grossir parce qu’on a passé le cap, on le dit que ce n’est plus la peine de manger son voisin - enfin ça n’est pas comme ça que s’est dit - , augmenter les performances en agrandissant les fermes ça eut payé mais maintenant ça ne suffit plus ça ne suffit pas. Ce n’est pas comme ça qu’on va y arriver. Et, a priori, enfin je le vois autour de moi, on part dans l’énergie. 

 

Partir dans l’énergie ça veut dire pour Dominique qu’on dédie des surfaces agricoles à la production de l’énergie : il y la méthanisation, c’est-à-dire la production de biogaz à partir de déchets organiques; les panneaux photovoltaïques et l’éolien. 

La région Grand Est est une des régions de France où il y a le plus d’éoliennes, avec les Hauts de France. C’est aussi dans le Grand Est que l’on trouve le plus de méthaniseurs. Ce que nous explique Dominique, c’est que cette production d’énergie rapporte un revenu en plus aux agriculteurs et aux agricultrices, que ça leur sert de « béquilles ».  

 

[Dominique :] À un moment donné si on a les yeux plus gros que le ventre, à un moment donné ça ne vas pas le faire. On a fait rêver, rêver, rêver… Il y a toujours une solution. L’agriculture conventionnelle a toujours trouvé une solution. Parce que quand il n’y en a plus elle est dans le mur et là ils grattent les solutions. À mon avis ils sont dans les dernières solutions là, parce que c’est énorme les investissements qui se mettent en place ; si jamais ça ne passe pas, c’est foutu. Il n’y a pas de roue de secours là. Quand vous faites quelque chose et que vous pouvez faire marche arrière sans qu’il y ait trop de dégâts : pas de problème. Mais à l’heure qu’il est, quand vous avez des investissements qui sont énormes, énormes si jamais ce ne passe pas vous ne faites pas marche arrière et là je veux parler des méthaniseurs. À l’heure qu’il est, les investissements sont énormes. Mais sur le papier normalement ça gagne de l’argent mais bon si jamais ça ne gagne pas… c’est foutu. Et ce qui me fait peur c’est qu’en Allemagne ils étaient partis à fond dans ce principe de méthanisation, ils auraient fait marche-arrière. Et nous on se lance à fond là-dedans aussi parce qu’on n’a pas d’autres choix non plus parce qu’on se fait rattraper, à un moment donné il faut avancer parce que sinon c’est foutu. Donc c’est une béquille pour avancer. Parce que s’ils n’avancent pas… parce que comment… On avance comme ça en agricole mais dans les autres domaines c’est pareil. Il ne faut jamais s’arrêter d’avancer parce que sinon, le jour où on s’arrête de progresser, vous vous faites rattraper et vous êtes foutu. C’est pour ça que les fermes ont grossi, grossi, grossi, comme ça elles ne se font pas rattraper. Elles ont du crédit, elles empruntent, elles empruntent sans s’arrêter. Et le jour où elle s’arrête elles se font rattraper et c'est foutu. C’est pour ça qu’il faut toujours trouver des solutions. Aujourd’hui, on est sorti de l’agriculture pour trouver la solution. Avant on était dans l’agriculture pour trouver la solution et là la solution elle est autre que l’agriculture, maintenant c’est l’énergie, après est-ce-que ça sera autre chose ? je ne sais pas. 

Alors ce qui me fait doucement rire c’est que le discours agricole depuis 10 ans c’était de dire « il faut qu’on produise toujours plus, toujours plus parce que de toute façon on n’arrivera jamais à nourrir tout le monde sur la planète, y aura tellement de milliards d’habitants qui vont arriver, qu’on pourra plus nourrir tout le monde ». Et subitement, que ce soit en France ou ailleurs, c’est des surfaces incommensurables de terres agricoles qu’on retire de la production alimentaire pour faire de l’énergie. Alors cherchez l’erreur. Parce que mine de rien, une éolienne c’est 30 ares et il y en a déjà un paquet d’installer, donc ça fait déjà de grandes surfaces de retirées. Les méthaniseurs c’est aussi de la production agricole pour faire tourner le méthaniseur, ce n’est pas que de la déjection agricole, c’est aussi de la production fourragère ou céréalière qui va dans le méthaniseur. C’est des surfaces qui sont utilisées pour servir de nourriture au méthaniseur. Ça veut dire qu’on s’est foutu de notre gueule quelque part, enfin c’est incohérent. C’est une preuve d'incohérence, parce que l’incohérence on peut se la fabriquer, on peut se faire une illusion parce qu’on est contre on se dit « bah oui » mais ce discours est incohérent et matérialisé, on n’invente rien, j’invente rien en disant ça. C’est ce que je vois devant moi. Donc quelque part c’est là qu’on se dit qu’on nous prend pour des imbéciles. 

Comme on est dans une agriculture qui périclite parce que ce n’est que des béquilles, des béquilles et des béquilles. Parce que les béquilles c’est la chimie. Après la chimie c’est l’énergie avec les méthaniseurs, y a plein de méthaniseurs aussi enfin il y a à boire et à manger dans ce qu’on peut en penser. Il y a eu les méthaniseurs, les éoliennes et là les panneaux photovoltaïques. Tout ça pour une agriculture qui n’a plus rien à voir avec le monde agricole. Enfin plus rien d’agricole façon de parler parce que c’est le revenu de l’énergie qui va faire fonctionner la ferme. Ce n’est plus les revenus de la ferme. C’est l’énergie qui va procurer du revenu, c’est pas les revenus des productions agricoles qui va faire vivre l’agriculteur, c’est l’énergie qui va procurer du revenu pour faire tourner la ferme donc c’est un non-sens. Mais bon moi je n’y peux rien. Je le vois comme ça, chacun voit comme il veut. 

Bon, il y a aussi des choses très positives. En Haute-Marne, maintenant il y a plein d’agriculteurs bio donc c’est quand même ça. Il y a donc des choses très positives qui avancent. Il y a aussi de plus en plus de producteurs qui font de la vente directe donc ça c’est très porteur. Puisque le fait de faire de la vente directe, c’est très positif à plein de niveaux, c’est que l’agriculteur il rencontre le consommateur – c’est eux qui le disent moi je sais pas, j’ai pas fait – ils ont en face d’eux les gens qui consomment leurs produits et ça c’est très enrichissant, c’est pas une question d’argent. De ça d’une part, et puis le prix c’est le producteur qui le fait, bon même si il fait en fonction de, parce qu’il y a un respect du consommateur et de pas mal de choses pour faire le prix… Mais y a pas d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur donc la marge est plus confortable même si ses charges sont élevés par rapport à la production qui se fait couramment. Mais bon l’un dans l’autre ça passe bien. Donc en Haute-Marne, il y a quand même des choses qui ont beaucoup bougé. C’est encourageant. 

 

Emy, que vous avez aussi pu entendre dans l’épisode précédent, nous raconte sa vision de sa pratique agricole et les questions auxquelles elle est aussi confrontée. 

 

[Emy :] On n'arrête pas de me parler d'agrandissement, d’investissement. En fait si tu veux il y a des mots que je déteste dans la vie comme « rentabilité », « productivité », « agrandissement » et mon chéri lui c’est ce qu’il a appris à l’école quand il était jeune on lui a dit « une entreprise qui n’investit pas c’est une entreprise qui meurt ». Donc aujourd’hui leur ferme est arrivée à un truc… parce que d’échelle en échelle… Gérer ce qu’il gère : gérer des salariés, du matos - parce que plus c’est gros plus t’as de matériel qui casse. J’ai l’impression que c’est boule de neige et que t’en finiras jamais quoi. J’ai le modèle, un de mes collègues maraîcher qui me prépare des plants, qui me soutient depuis le début. Il m’a aidée à m’installer un peu comme si j’étais sa fille, genre j’ai un problème je l’appelle y a pas de souci. Et lui, par exemple, il a un modèle de maraichage d’entreprise que je ne suis pas. Ce n’est pas du tout mes aspirations. Mes aspirations c’est la permaculture, c’est les nouvelles façons de faire qui sont plus dans le respect de la vie du sol, dans le respect de l’humain, de la santé donc ne pas travailler comme un taré.

 

De ce que nous dit Emy, le respect de la santé humaine semble incompatible avec l’idée de croissance et de « toujours plus ». 

 

[Emy :] Bah c’est un peu compliqué dans ma vie parce que je n’ai jamais été attirée par l’argent, donc je suis toujours attirée par des métiers où tu ne gagnes pas ta vie correctement. Donc il y a un espèce de truc… ouais j’ai pas envie de… J’ai hâte d’avoir fini de payer mon prêt. D’ici 3 ans, je serai plus cool. Je ne pourrais pas vivre comme eux, ils vivent avec les investissements. En plus, en agriculture, plus tu grossis plus il te faut du matos, un tracteur ça coûte cher, tout coûte cher, déjà là des trucs pour mettre sur le motoculteur ou même des ustensiles manuels, une biofourche ou des trucs pour travailler ton sol ça coûte déjà super cher. Donc plus tu grossis plus il faut être équipé·e et tout coûte cher. Et du coup tu cours pourquoi ? Pour payer toujours plus. Et j’ai adoré une réflexion que mon chéri m’a fait un jour parce qu’ils sont en bio depuis 2016 - je crois 2016 ou 2018. Un des premiers objectifs de mon conjoint c’était - on parle beaucoup et donc on parle beaucoup de nos travails quand on n’est pas au travail mais c’est bien parce qu’on parle beaucoup - et dans certaines discussions il m’avait dit « Écoute moi je commence à en avoir marre de me lever tous les matins pour payer les autres en fait ». Il dit « je travaille comme un connard depuis que je suis jeune, on travaille 7 jours sur 7 parce qu’on a des vaches toute l’année et on paye les marchands d’aliments, les vétos, il dit, j’en ai marre ». 

Donc j’ai adoré sa réflexion de dire « j’en ai marre de travailler comme un connard pour payer les autres. J’ai envie de travailler plus pour moi ». Et c’est cette notion de travail plus pour soi… Quand tu fais des investissements, toujours plus pourquoi ? pour pas donner aux impôts. Parce qu’en agriculture c’est ça, t’as une année qui est bonne une autre qui est pourrie parce que le climat et tout ça et l’année où t’as gagné un peu plus bah tu donnes tout aux impôts donc pour pas donner aux impôts tu vas investir. Je crois que tu peux investir autrement que d’investir dans l’agrandissement. Parce que clairement moi si demain je produis plus parce que par exemple les gens demandent et qu’il y a de plus en plus de clientèle bah tu produis plus mais sauf que moi toute seule je ne peux pas. Alors il faut que j’achète un tracteur déjà, et il faut que je demande un autre terrain ailleurs et puis il faut de la main-d’œuvre, parce que je vais produire plus mais c’est pas forcément moi qui aurait le temps d’aller cultiver, ou d’assurer mes ventes. J’ai deux ventes dans la semaine et même si c’est deux heures de vente, il y a le temps de préparation avant, et après de ramener tous les légumes. Tout ça c’est du temps. Et j’ai plein de collègues qui ne veulent pas s’emmerder à faire la vente directe. Parce qu’il y a des magasins de producteurs qui font le boulot. Moi je trouve que le produit il n’est pas suivi de la même manière. Il n’est pas frais de la même manière dans le panier des gens. Ça prend du temps mais… Après c’est comme ça que je pense aujourd'hui, peut-être que dans dix ans je changerai et je penserai autrement et je ferai autrement. Que j’aurais vraiment besoin de ce temps-là pour moi pour faire autre chose et besoin d’être plus dans mon jardin qu’au contact avec les gens parce que c’est un boulot que j’aime mais c’est pas le truc que je préfère en tant que maraichère d’être en relation client et préparation de paniers… Mais je trouve que ça fait partie du jeu parce qu’une fois que t’es lancée dedans c’est agréable. Parce que en général, même si sur une vente t’as un ou deux clients qui vont pas être contents et bah la plupart des gens qui viennent ils sont contents que tu sois là ils sont contents d’être là et ils sont contents qu’ils vont se régaler et donc il y a ce truc… Ouais c’est génial. C’est du taff, c’est énergivore. Et puis je sais pas, il y a ce truc d’habiter un territoire aussi. Moi qui suis pas d’ici, je suis arrivée ici, je me suis mise avec un paysan, avec une famille paysanne avec des copains paysans pour qui tout ce qui vient de l’extérieur… J’ai eu du mal à faire ma place. J’étais une artiste, je sortais d’une école d’art, je suis une fille qui veut pas d’enfant « mais c’est quoi cette meuf quoi ». Et puis après, au bout de quelques années je dis que je veux être paysanne « c’est quoi ce truc quoi ». Et du coup d’habiter un territoire parce qu’au-delà de ça, avec ces gens-là on n’est pas plus proche que ça bah j’ai rencontré plein d’autres gens par le biais de mon activité artistique, j’ai rencontré ma famille Simone et tout. 

 

Telle qu’Emy et Dominique nous la décrivent, la culture du sol qu’il et elle ont choisi de pratiquer, c’est une attention portée à son sol (ne pas y mettre de pesticide, ne pas la surexploiter) parce que le sol est vivant (ou du moins est censé l’être). C’est aussi une attention à l’environnement social et humain : qui peut consommer les produits ? Comment s’inscrire sur un territoire local ? etc. 

Dans leur travail quotidien, ces questions se posent aussi dans la temporalité du travail agricole.

 

[Emy :] Et ça m’apprend la patience quoi. Le truc dans notre métier, quand tu veux faire des légumes primeurs par exemple… là j’ai loupé, les radis et les carottes. Y a un mois j’ai semé et elles se sont fait défoncer aux limaces et bah le prochain essai c’est l’année prochaine, la date elle est passée. Donc tu te dis il y a ces temps longs comme ça et de se dire, putain j’ai loupé… En art si tu loupes un truc, bah le lendemain tu ressaies, tu fais autrement. Là t’es sur des temps longs. L’automne passé j’ai loupé ma culture de radis d’hiver. Ça m’a déprimé. Bah là je sais que cette année ça fait partie des trucs... Et parfois ça se joue à pas grand-chose donc il y a aussi ce truc de patience. De patience qui apporte beaucoup de sérénité aussi. Tu vois quand tu es là, la journée. En plus, on a de la chance parce que le matin j’ai les tracteurs qui passent en dessous qui donnent à manger aux vaches… Mais là… t’as les oiseaux, t’as les vaches. Tout à l’heure tu avais les chevreuils qui gueulaient. Bah juste voilà parfois quand j’ai mal au dos je m’allonge ici 5 minutes et je regarde le ciel et puis je respire quoi. Ce qui m’intéresse aussi c’est de voir au-delà des impératifs et cet espèce de truc que le temps passe trop vite. Et en plus j’ai choisi un métier où tu cours tout le temps quoi. Ce matin j’ai eu un collègue au téléphone qui m’appelait pour du compost et tout : c’est « comment tu vas ? » « ah bah je cours partout » « ah ouais moi aussi de toute façon c’est toute notre vie ». Bah ouais mais non j’ai pas envie de me flinguer. Je sais pas y a un truc un peu spirituel quand même dans ce truc. Le fait d’accepter que tu ne peux pas tout gérer et puis que malgré tout t’arrives quand même à faire des trucs cool. Ouais je sais pas c’est chouette.

 

Construire ce rapport à la temporalité n’est pas facile, ça demande des efforts et des changements qu’il ne faut pas ignorer. Des efforts auxquels il faut consacrer du temps dans la durée justement. 

 

[Emy :] Après il y a tout cet effet de mode aussi qui est beaucoup à la télé sur les gens qui reviennent au métier de paysan, à la campagne. Avec le COVID, tous les gens qui achètent des maisons à la campagne… Il y a un espèce de truc où les gens appellent ça retour aux sources, un espèce de trucs qui est à double tranchant parce que ce qu’ils montrent à la télé ce n’est pas forcément la réalité. Il y un espèce de truc bucolique idéal genre faire pousser des patates c’est facile. Bah non en fait, ce n’est pas facile mais tu peux le faire. Il ne faut pas dire aux gens que c’est facile. Et du coup c’est à double-tranchant parce que ça pousse les gens à revenir à des valeurs de base, de dire bah attend on s’arrête, de prendre le métro le machin le truc. On se pose et on se dit « bah oui tiens plantons des arbres ». Et à côté de ça, il faut accepter toute la dureté de la campagne, de l’agriculture.

 

Ce rapport à la difficulté dont nous parle Emy nous fait penser à ce qu'Anne-Laure nous dit à propos du travail qu'il faut fournir pour fonctionner autrement que selon des définitions et des fonctionnements établis. Elle aussi parle d'un effort qui vaut la peine.

 

[Anne-Laure :] Et que c’est du travail aussi ça, c’est-à-dire une forme de vigilance quand même permanente parce qu’on sait que les choses elles ont tendance à se figer ou à chercher un état un peu d’immobilité… et que beaucoup de choses nous poussent à ça. C’est à dire que les gens auraient besoin qu’on ait une définition claire des choses, que ce soit saisissable immédiatement que… Mais même au sein de Simone, il y a des gens pour qui c’est compliqué de se dire « mais, on est pas au courant de tout! », ben non, vous êtes pas au courant de tout parce que c’est comme dans la vie: il y a plein d’infos qui t'échappent en permanence donc tu chopes ce que tu peux, mais le fait est que c’est pas parce que toi tu as pas toutes les infos que les infos ont pas le droit d’exister. Par exemple. Mais ça empêche pas qu’on doit travailler en permanence à essayer de faire en sorte que un maximum de gens puissent se saisir des choses et tout ça et que ça demande ouais une forme d’entraînement quand même tout le temps, à résister au fait que les choses se fixent dans des formes vraiment… Oui, ne serait-ce que par rapport à de la programmation culturelle quoi, ben de dire « il faut qu’on sorte une plaquette ». Donc ce serait tellement plus simple de dire « bon ben voilà, on fait un rétro planning. On sait que tel jour à telle heure, tel mois il faut qu’on ait déterminé précisément le contenu de nos actions pour que tel jour à telle heure ça parte chez un imprimeur pour que nanani nanana que tel jour à telle heure fixe la plaquette elle soit distribuée par la poste tu vois, arrosée… » Je serais incapable de faire ça quoi!

 

[musique]

 

À Lauris, Lise, dans ses formations, fait le lien entre la culture du jardin, les plantes qu’on y cultive, et leurs usages en couleur végétale. Une maîtrise des « matériaux », de leur culture à leurs utilisations, qui plait de plus en plus et qu’il faut transmettre selon elle. 

 

[Lise :] Bon bah tu le vois, il y a beaucoup de grosses entreprises qui viennent nous voir. C’est qu’on cherche des solutions alternatives parce qu’on se rend compte que les couleurs telles qu’elles sont fabriquées à l’heure actuelle c’est pas possible. Ça sera plus possible en fait, assez rapidement je pense. Et donc ça se développe énormément. Et comme ici, chez Couleur Garance il y a quand même un travail fait depuis plus de 20 ans. On est fortement implanté. Et il y a quelque part quelque chose de très intéressant c’est aussi ce sentiment de penser que les gens peuvent compter sur nous un peu donc on se sent vraiment acteur et ça c’est hyper motivant. 

 

Pour Dominique aussi, transmettre est important. 

 

[Dominique :] Et par l’art je pense qu’on touche plus facilement le grand public que ce soit au cinéma ou d’autres choses. Moi j’aimerais bien écrire pour ça. Moi à l’heure qu’il est mon rêve ça aurait été de faire un film pour dénoncer pleins de choses. Parce que je vous ai dit que j’avais du mal à transmettre ma ferme mais c’est un faux problème parce que j’ai des problèmes pour la transmettre comme je veux la transmettre. Parce que si je voulais vraiment la transmettre ça ferai longtemps que je serai en retraite. Mes voisins c’est des croc-voisins, si je dis que je vends ma ferme et ils sont prêts à mettre de l’argent pour l’avoir et pour s’agrandir, ce n’est pas un problème ça. Moi ce que je voulais c’était installer un jeune. Que ma ferme continue avec une personne. Contrairement à ce qui se passe parce que ma ferme elle a la même importance que quand j’ai commencé. Et si j’avais suivi le raisonnement des institutions agricoles, si je n’avais pas cherché ailleurs pour faire autrement c’était soit je mangeais mes voisins pour continuer d’exister soit j’étais mangé par eux. Des fermes comme moi il en existe presque plus, les petites fermes qui sont restées petites. Ce sont des fermes qui sont vouées à disparaître et moi je ne voulais pas. Peut-être que j’aurais gain de cause ou peut-être pas… parce que je ne pourrai pas continuer comme ça à trouver une solution pour mettre quelqu’un à ma place. Et puis après est-ce que j’ai raison de mettre quelqu’un à ma place ? C’est discutable. 

 

Emy, avec sa casquette de maraichère, invite les gens sur le marché à aller voir des expos et avec sa casquette d’artiste, elle sensibilise au maraîchage. 

 

[Emy :] C’est un peu comme ça aussi en art. Les gens qui disent « moi je ne comprends rien à l’art, je vais pas dans une exposition ». Déjà quand les gens viennent dans l'expo, moi je suis trop contente. Tu vois l’expo qu’on fait à Chateauvillain, même si on me dit « ils sont allés voir mais ils n’ont rien compris et ils n’ont pas aimé ». Je m’en fous, ils sont allés voir donc ce qu’ils ont vu c’est dans leur inconscient, c’est dans leur subconscient ça les habite quelque part même s’ils ont rejeté ou trouvé ça moche ou qu’ils comprennent pas. Ils ont fait la démarche d’y aller. Et ça c’est un truc pour lequel je me bats en tant qu’artiste, c’est que les gens fassent la démarche d’y aller. Et en Haute-Marne c’est très compliqué de faire sortir les gens de chez eux. J’ai l’impression aussi du coup qu’avec mon boulot de maraîchère j’arrive à alpaguer un peu les gens.

 

En devenant maraîchère, Emy nous raconte qu’elle a gagné en légitimité aux yeux des gens du coin et que cette légitimité lui permet de défendre ce qui est important pour elle.

 

[Emy :] J’ai l’impression que je suis plus entendue ici depuis que je suis maraîchère que quand j’étais que plasticienne. Et puis pour tout le corps agricole là et la famille de mon mec, tous les gens que eux connaissent et que j’ai fréquenté et quand moi je suis arrivée je n’étais pas prise, ce n’est pas pas prise au sérieux, mais que eux se disent que quand tu es artiste en fait tu ne fais rien. Tu n’as pas de boulot. Moi j’étais la squatteuse chez mon mec. J’avais pas de boulot. Ou alors j’avais un peu de boulot quand j’allais bosser dans les écoles mais ça ce n’est pas un vrai travail quoi, c’est la garderie tu vois. Il y avait déjà ce truc quand je me suis lancée pour faire maraîchage, et que j’étais en formation, y a la moitié qui n’y croyaient pas du tout quoi. Et dans mon dos c’était « elle n’y arrivera pas, elle ne se rend pas compte, de toute façon elle n’est pas paysanne ». Et tu vois de montrer aux gens que si tu veux faire un truc même si tu n’es pas né·e le cul dans la bouse de vache et bien si tu as envie de le faire, tu peux le faire. Cet espèce de truc aussi hyper… chacun à sa place quoi, chacun a le droit de faire ce qu’il veut et d’inventer et de créer, d’inventer un nouveau métier. Ce n’est pas parce que je ne fais ni de la permaculture, ni du travail du sol, je ne travaille pas d’une manière qui rentre dans les cases encore une fois. Je fais un peu tout, je teste, je mélange. Je fais à ma mesure, je fais ce que je peux faire avec mes deux petits bras là et je ne rentre pas encore dans une case. Et j’ai des collègues qui ne croient qu’au travail du sol, qui ne croient qu’à la façon de cultiver des légumes comme on faisait dans les années '60 parce que c’est comme ça qu’on a appris. Bah en fait ça, ça évolue aussi quoi. Parce que le climat évolue, parce que l’urgence climatique n’est pas la même, l’avenir de vos enfants, de vos petits-enfants ça ne vous inquiète pas ? 

Quand on me dit « ah mais tu as planté pleins d’arbres pour quoi faire? » « bah je sais pas, mon action humaine, citoyenne. Je plante des arbres, je suis outrée qu’on en arrache alors je plante ce que je peux, ça ne contrebalancera pas ce qui se passe ailleurs sur terre et qui nous fait le plus de mal mais je fais à mon échelle quoi ». Et je pense que si on fait chacun à notre échelle. Je crois que j’ai lu un coup un document – je sais plus qui a écrit ça – et qui disait que si chaque être humain plantait un arbre dans sa vie, l’avenir serait déjà presque sauvé. Un arbre ! alors moi deux cents je suis contente parce que les pelleteuses quand elles en couchent, elle n’en couche pas qu’un, quand ils déforestent c’est plutôt des centaines d’un coup mais…

Que l’on parle d’agriculture, d’art ou d’autre chose, ce qui est intéressant c’est la circulation entre les choses, les mouvements qui font que c’est  organique… vivant…

[Emy :] C’est comme en art, ce qui est génial c’est le cheminement de création et pas l'œuvre finale. Moi c’est ce qu’on m’a appris à l’école d’art c’est de savoir faire un cheminement de création. Quand j’étais, quand on était évalué dans les oraux de présentation d'œuvres, c'était jamais sur l'œuvre finale mais sur comment on a fait notre projet, comment on a fait nos recherches, comment on a fait plastiquement. Et ce qui est génial dans la vie, dans les relations humaines, dans le maraîchage et dans tout plein de trucs c’est de faire, de te casser la gueule et de recommencer. C’est ça qui est intéressant. Si on a tout bien tact la maison nickel Ikea machin on a rien à faire rien à penser, on a des produits qui sortent de l’emballage machin nickel mais en fait tu fais quoi? Tu es juste un consommateur et après oui je comprends que les gens aient rien d’autre à faire que de regarder la télé quoi parce que y a pas d’expérimentation, y a pas de cheminement, y a pas d’interrogation, y a pas de… Du coup ils ont tout le loisir de juger tout ce qui les dépasse en plus. Mine de rien être maraîchère ça m’apprend vachement sur l’humain et sur la société actuelle. Et ça je crois aussi que c’est tous les temps de solitude ou tu as la tête dans les épinards là à cueillir tout où ça doit quand même pas mal fumer là-dedans. 

[musique]

Dans ce que nous racontent les personnes que l’on rencontre, on voit une forme de résistance forte et créative, comme des propositions de cultures émergentes face à une culture écrasante. On se demande avec quelle force répondre ou déjouer la pression d’une culture du progrès qui nous dévore. Pour finir cet épisode, on vous partage l'avis de Clément sur la question. 

[Clément :] Vraiment s’il y avait vraiment une politique de transformation - je suis un peu méchant quand je dis ça -  et qu’il y a cet espèce de pari de bouleverser l’imaginaire, de créer de l’intéressement, comment on disait ? Du concernement. C’est hyper fin, de proche en proche. Et ce qu’il faut… bah peut-être qu’il faudrait travailler – on en parlait encore hier avec… - là où il y a encore un point d’immaturité c’est qu’il faut qu’on travaille la question de la pédagogie, dans l’enseignement, c’est les jeunes générations, c’est les jeunes profs progressistes qui font un travail de terrain. C’est comment tu réinvestis… Moi je pense que s’il y a une révolution, c’est à l’école qu’elle doit se faire, c’est l’éduc' pop', c’est tout ces trucs-là, c’est ici que ça se passe. Il pourrait y avoir des manières super tranchées super violentes, tout à coup prise de pouvoir et nivellement après toute cette constellation de trucs affreux qui va se passer avec des charniers à gogo, des machins… On repart alors sur des bases traumatiques et on n’en finit pas en fait. Et moi je ne veux pas ça. Parfois il y a l’imaginaire de caillasser les flics mais vous imaginez ce que ça ouvre, vous voulez vraiment ouvrir la boîte de Pandore ? mais vous êtes cinglés, vous voulez que ça soit la Syrie, 400 000 morts, des gens pilonnés…. Non, non, non. En fait on a un espace démocratique, genre c’est pas la panacée et ça sera jamais la panacée mais c’est déjà en fait un grand confort d’expression. La séparation des pouvoirs tu peux dire des choses, tu ne te fais pas castrer parce que t’es homosexuel comme en Iran. C’est pas rien. Enfin je sais pas tu vois, des trucs comme ça. 

[musique]

En guise de conclusion, on voudrait vous laisser avec l’idée du potager, un potager qui n’est pas enfermé, qui laisse les relations exister et qui laisse de la place à l’expérimentation, aux cheminements, à l’erreur… et à l’incroyable vie qui se déploie dans nos différentes formes de cultures.

 

[musique outro] 

Vous venez d’écouter l’épisode Cultiver du podcast Habiter.

Les extraits viennent d’entretiens menés par Anaëlle et Suzon avec Anne-Laure, Dominique, Emy, Lise et Clément. 

Sélection des extraits et montage par Suzon, Script par Anaëlle et Suzon. 

La musique a été composée par Quentin Pancher. 

C’est Suzon qui a fait la voix off. 

Merci pour votre écoute. 

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