Éducation 

transcription

[musique intro]

 

Bienvenue, vous écoutez l’épisode éducation. 

 

[musique]

Vous vous souvenez de la dernière fois que vous avez mis les pieds dans une salle de classe ? Les odeurs, les couleurs, le bruit de la sonnerie, les jeux de la cour de recrée ?

Que nous reste-il de l’école une fois que nous l’avons quitté ? Quels souvenirs ont marqué notre parcours ? Dans quel genre de structures aimerions-nous apprendre ? Comment apprendre ? Comment apprendre mieux ? Apprendre différemment ? Quel rapport entretenons-nous avec nos apprentissages et avec notre propre capacité à transmettre ?

Pour commencer cet épisode, on a demandé à plusieurs personnes de nous raconter leur rapport à l’école. 

C’est Clément qui nous raconte le premier cette aventure… 

[Clément :] Mon rapport au savoir ? Wow. Bah en fait c’est relativement simple moi j’étais nul à l’école. Genre une nullité. Le cadre scolaire est traumatique ça ne marche pas. Je suis une tanche voilà c’est ça j’ai 4 de moyenne. C’est humiliant je n’apprends pas la langue, enfin rien quoi. C’est quelque chose qui me laboure le cerveau, ça m’écrase quoi. Pendant longtemps j’ai eu un complexe d’infériorité patent. L’école ne m’a pas juste désengagée, elle m’a matraquée la gueule. Elle m’a matraqué le cerveau et on m’a dit « t’es qu’une merde ». Ça ne marche pas. Tout en sachant que les potes – euh n’importe quoi - les profs disaient « oui ce garçon a du potentiel mais c’est galère quoi ». Ils reconnaissaient que le bordel avait du mal à s’accrocher aux choses. Parce que j’ai aussi un cadre familial dysfonctionnel sur la question de l’éducation. Mes parents n’étaient pas là. Je rentrais, ils n’étaient pas là… Des gens pourtant relativement cultivés mais ils n’ont aucune capacité pour nous suivre. J’étais en roue-libre. Donc c’est un truc comme ça et après moi je vais sortir difficilement du collège, j’ai redoublé ma quatrième, ma troisième. Enfin c’est une déconfiture absolue quoi. Je vais commencer à faire plein de formations pros que je ne finirai jamais. Parce que mon bail ce n’est pas, je n’ai pas une vocation, j’ai pas une petite voix qui me dit « oui Clément ta destinée est toute tracée tu deviendras… - je sais pas genre – plombier ! ». Ça n’avait aucun sens tu vois. Donc au moins, je commençais par une curiosité mal placée et puis tu déroules ta curiosité qui te fait faire une formation puis dès que j’avais compris les enjeux, les machins et qu’il fallait s’engager, j’avais consommé la compréhension que je pouvais en avoir jusqu’à son extrême limite – enfin ce que moi je concevais en être -, je ne passais pas de l’autre côté. Je ne passais pas le Rubicon comme on dit  - vous voyez quand César revient et qu’il signe son arrêt de mort. Voilà et bah je me disais « je vais pas passer le Rubicon parce que ça me demanderait de m’engager et que j’ai pas envie en fait ». Mais je peux très bien te parler de telle activité ou telle activité. Donc j’avais une connaissance d’aplomb et ça me suffisait. Je faisais presque malgré moi, la sociologie – comment on appelle ça – la sociologie en immersion. 

Et c’était ça mon bail en fait. Je faisais toujours les formations, je pouvais avoir, j’ai un registre, enfin je connais parce que en même temps je suis dans des fermes, je travaille avec les gens, je vis chez eux, j’étais sous leur toit, on partageait les repas notamment quand je faisais ma formation en horticulture et chez les maraîchers. Et ça a beaucoup été comme ça. Je me suis beaucoup projeté dans les familles qui m’accueillaient et puis ça me permettait quand j’étais jeune de voir ce que ça voulait dire d’avoir une trentaine d’années, d’avoir des enfants, de tenir une ferme. C’était quoi, justement c’est quoi l’économie de la maison. Et là je ne me sentais jamais dans ça. Donc je n’ai pas arrêté de surfer comme ça de formation en formation, de monde en monde. Ce qui fait que pendant longtemps j’étais un véritable vagabond. J’étais un véritable SDF et je n’ai jamais eu de maison. Je payais très rarement des loyers et j’étais véritablement un vagabond. Tout le temps, tout le temps et j’ai pas arrêté de sillonner, je me disais y a pas de vérité, il n’y a que des vérités situées. Je n’arrêtais pas d’aller rencontrer des mondes différents et ça me faisait toujours très bizarre de revenir voir mes potes universitaires qui eux étaient dans une espèce de lancée très réflexive comme ça mais par contre ils n’avaient pas la dimension vivante, actée, matérialisée de ces choses-là.  Et tout ça, ça résonne. Enfin, je sais pas si c’est ce que vous voulez en fait… Je me suis toujours… Je n’ai jamais regretté d’avoir été mauvais à l’école. 

 

Même question pour Anne-Laure et Laurence qui tiennent la compagnie in viivo ensemble.

 

[Anne-Laure :] Bah moi je trouve que c’était une pression de dingue. Je trouve que ça prenait absolument toute la place quoi. Une pression euh, la pression dans le sens où ça prenait toute la place, que j’avais l’impression que la vie c’était l’école. Mais euh… après j’étais pas euh… y a un côté j’aimais ça, donc c’était pas… j’aimais ça ouais… Enfin j’aimais bien apprendre, j’aimais bien découvrir des trucs… puis après je sais que par exemple les matières où j’étais en difficulté c’était euh, c’était vraiment difficile, enfin c’était compliqué d’être dans cette situation-là de comprendre qu’on attendait quelque chose de moi mais de pas réussir à le faire comme on voulait que je le fasse… Mais ce qui m’a marquée aussi c’est de voir là aussi… moi j’ai eu une scolarité où j’étais très moyenne, enfin j’étais plutôt moyenne ouais. Enfin j’avais un an d’avance donc j’étais plutôt en avance au CP, j’ai pas fait la grande section maternelle donc je suis arrivée petite au CP et du coup c’est comme si entre le CP et la seconde j’étais dans un truc un peu moyen il a fallu que je rééquilibre des trucs. Et je suis devenue très bonne élève au lycée quoi. Première, terminale après ça a fait ça quoi. Du coup je sais pas trop… 

Mais avec le recul moi ce qui me fascine, même, parce qu’après j’ai fait une prépa lettres, enfin j’ai fait mes deux ans en prépa. Je me dis mais la somme de trucs qu’on a ingurgité quoi ! D’informations, de contenus qu’on a bouffé pour qu’il en reste pff, quoi, enfin… et je trouve que, moi je sais que c’est vraiment par exemple les années de terminale ou de prépa’ où on nous apprenait à réfléchir ou à structurer une pensée ou à comprendre comment apprendre. Surtout en prépa’ que là je commençais à trouver ça intéressant. Parce que c'était pas juste « on te remplit avec du contenu » mais « on t’apprend à toi-même aller structurer ou chercher quelque chose, une pensée ». Et je sais que c’était conflictuel pour moi de comprendre à un moment je me disais « mais putain en fait ils en ont rien à foutre de savoir ce qu’on pense ni comment on pense, ce qui les intéresse, c’est qu’on recrache sous une forme enfin, faire le jeu un peu vain de l’exercice quoi » j’ai dit « wow… ». Une fois que t’as compris la règle du jeu tu peux … et puis ce truc de thèse, antithèse, synthèse. Bah oui, on peut jouer longtemps quoi à faire ça, penser un truc et son contraire, puis dire « bah non, finalement la balle elle est quelque part au centre. Ok, un autre sujet ! » Et cet espèce d’exercice intellectuel… enfin, j’ai trouvé ça décevant je crois l’école par rapport à tout ce que je voulais bien rêver… enfin… j’étais prête à trouver ça super quoi, je crois qu’à l’arrivée j’ai trouvé ça décevant. Et avec le recul je me dis « putain, mais tout ce qu’on a, enfin, tout ce qu’on est censés avoir appris, tu vois en Histoire, en Géo’, mais dont il ne me reste mais rien quoi, mais rien » Des trucs hyper vagues, quand tu vois le nombre d’heures, putain, mais qu’on a passé à… sur des bancs à pfff… c’est un truc de dingue…

 

[Laurence] Ben moi ça m’allait très très bien, j’adorais jongler avec plein de concepts, enfin, l’école, même c’était un endroit où j’étais à l’abri, tranquille, enfin j’adorais. Donc moi je me posais même pas ces questions-là mais par contre ce qui me - parce ce que j’avais un frère pour qui c'était nettement moins simple et puis des amis pour lesquels c’était vraiment pas simple - et en plus je supportais pas que les maîtres ou les profs se foutent de leur gueule. Ça c’était insupportable pour moi. Enfin, ça n’allait pas avec l’idée que je me faisais d’un enseignant quoi. Et du coup je, moi mes questions c’était « ben j’ai bien de la chance d’être scolaire et que tac tac je rentre bien dans la case et ça me va bien » mais je voyais bien tous ceux qui restaient sur la touche et je me disais « donc, ça n’est pas approprié, ça n’est pas comme ça qu’on enseigne aux gens quoi. » Mais cette distanciation tu vois que j’ai vu chez mon fils aussi, de « oh mais non, moi dans mon métier je vais arrêter là mes études et passer dans la matière » enfin, bref, j’avais pas ce, j’avais pas cette, comment on dit, cette maturité-là quoi. J’avais un côté un peu bourrin quoi… Et parce que j’aimais en fait. Donc voilà. Mais comme j’étais pas complètement débile non plus j’étais pas dupe que ça fonctionnait pas pour tout le monde quoi. Et puis parce que j’avais appris, j’ai fait moi un an en Angleterre entre cinq et six ans, et j’avais donc là vu, mais vraiment senti, comment le système était différent. 

[Anne-Laure :] Moi je sais que y’a un truc aussi dans l’école, enfin, le truc qui me faisait tenir, enfin, qui faisait que c’était bien, c’était des enseignants que j’ai rencontrés où ils étaient pareil, y avait quelque chose d’incarné dans leurs cours et ils étaient vivants, présents et dans une relation quoi. 

 

Ensuite, on a posé la question à Lidwine.

 

[Lidwine :] C’est curieux mais les souvenirs d’école pour moi c’est d’abord des souvenirs d’amitiés je pense et de bavardages qui ensuite se sont transformés en des prises de parole à l’oral, etc. C’est assez drôle aussi, finalement parce que le côté oral a toujours été là en fait. C’est juste que je trouve que parfois l’école pense que quand on est sur les bavardages et les chuchotages etc. c’est du parasitage et voilà… c’est là où je commence à ne pas être d’accord avec l’école, je pense que ça commence très tôt. Alors avec l’école j’entends, ce qu’on pourrait nommer l’école scolaire. Qu’est-ce que je peux ajouter d’autre ? Je n’ai pas fait de maternelle je suis entrée voilà, et on était dans des formes de contiguïté avec plusieurs niveaux qui faisaient qu’effectivement je pense qu’on inventait quand même un peu notre parcours dans l’école et je pense que ça ça me plaisait beaucoup et que ça plaisait aussi à mes camarades en fait. Quand on avait envie on écoutait et quand on avait pas envie bah on n’écoutait pas et on faisait autre chose. Je trouve que c'est un peu l’école à la campagne parce qu’il y a plusieurs niveaux.

Et voilà j’avais déjà des petites questions par rapport à l’institution je pense. Sans le nommer comme ça bien sûr. Je voyais des injustices, j’aimais pas trop la valorisation des bons élèves par rapport aux mauvais élèves je trouvais ça insupportable. Même en étant plutôt dans le wagon de tête quoi. Cette manière qu’on avait de stigmatiser. Et donc voilà très vite j’étais dans des trucs un peu à contre-courant. 

Je peux dire, dans ce rapport à l’école que j’aimais beaucoup quand c’était touche-à-tout et très ouvert. J’avais un problème avec le côté entonnoir. Donc j’ai eu beaucoup de difficulté en seconde par exemple quand on nous demande de se spécialiser, ça c’est quelque chose que je n’avais pas vu venir et qui m’a beaucoup dérangé et qui a rendu complexe… enfin les choix quoi. Je me suis rendue compte que je détestais choisir et c’est vraiment une des raisons qui m’ont amenée à devenir artiste parce que j’ai senti ouais j’ai vraiment senti ce côté entonnoir et que le côté artiste pouvait faire l’entonnoir dans l’autre sens sans devoir passer par des choses trop complexes parce que j’ai beaucoup hésité par exemple avec les sciences physiques que j’aimais beaucoup mais que j’ai quand même senti que c’était encore l’entonnoir et que pour atteindre un endroit et un espace-temps où ça allait se ré-ouvrir il fallait aller très loin dans l’université et que du coup si en chemin si ça marche pas je vais me retrouver coincée dans le tunnel de l’entonnoir quand même. Alors qu’il me semblait qu’artiste ça allait s’ouvrir très vite. Donc ça c’est un peu les raisons de ce choix-là. Après j’en ai beaucoup voulu à l’école - comme beaucoup beaucoup de gens je pense - aux conseillers et conseillères d’orientation que je trouve que c’est un des métiers les plus importants normalement en fait dans l’espace scolaire et qui en fait d’une pauvreté et qui… Enfin ça me scandalise encore maintenant quand j’entends encore aujourd’hui des parcours de jeunes personnes à qui on a dit de faire ci, de faire ça, à qui on a parlé de ci ou de ça. Je trouve que normalement c’est un métier d’ouverture et qui est, en général, de l’ordre de la fermeture et je ne comprends pas en fait. Voilà ça fait partie des incompréhensibles choses de l’école… 

 

[musique]

 

[Clémence :] Je pense que je différencierais vraiment mon rapport à l’apprentissage de mon rapport à l’école. Encore aujourd’hui, mais j’ai eu en en tant qu’enfant un rapport à l’apprentissage qui, en gros, qui fait que je pense que ma valeur réside dans ce que j’apprends. Et… en tout cas encore à l’heure actuelle j’ai un besoin d’évolution qui est super fort et oui, la valeur de mes expériences se mesure pour moi à ce que j’apprends. Bon l’avantage c’est que du coup c’est assez facile de faire des expériences qui me nourrissent parce que voilà, à partir du moment où on pense qu’on apprend de tout. 

Et du coup ouais, y’a le rapport à l’apprentissage, y’a le rapport aux autres et y’a le rapport à l’école. Je veux dire à chaque fois y’a une strate un peu différente quoi. Et socialement mon rapport à l’école il a été super super compliqué du coup. Parce que y’a des trucs que j’ai, des conclusions que j’ai tirées très vite, comme « les adultes ne peuvent pas me protéger » en fait, comme « mes enseignants, mes enseignantes, mes instits' en l’occurrence, ils peuvent m’apprendre des choses, ils peuvent me noter, ils peuvent me dire que voilà j’ai des bonnes notes, ils peuvent me dire que je suis intelligente, ça tombe bien, voilà, mais par contre, ils peuvent pas faire en sorte que je sois aimée. Ils peuvent pas empêcher les gens de me faire du mal. » Donc voilà, un truc, un truc qui fait que, en tout cas j’ai jamais, à partir de ce moment-là j'ai plus du tout eu le truc de « à l’école, j’ai confiance ». J’ai perdu ce truc-là, j’ai perdu ce truc de « l’école est l’endroit où je vais forcément me sentir bien ». C’est pas vrai, genre. Et même en classe, c’est pas « la cour de recrée/la salle de classe ». C’est même en classe. Du coup, « est-ce que j’ose prendre la parole », parce que c’est se mettre en avant et en fait me mettre en avant c’est potentiellement être pointée du doigt et du coup ben, museau, pfft. Du coup, un rapport à l’école qui est, qui était pas facile avec ça. Et j’ai grandi avec une vision hyper hiérarchisée des savoirs. 

Enfin moi j’ai pas du tout grandi avec des postulats de l’éducation populaire, absolument pas. Moi j’ai grandi avec des postulats d’éducation hyper élitiste, hyper hiérarchisée ou clairement tout ce qui est conceptuel, tout ce qui est abstrait est au-dessus de ce qui est concret, quoi. Enfin on écoute France Culture chez moi zut ! Non mais je veux dire y’a vraiment ce truc-là quoi, l'expérience, le retour d’expérience, l’aspect manuel, les autodidactes, bon, on peut en admirer quelques-uns mais il faut qu’ils aient sacrément réussi quoi. Dans ma mythologie ou dans mon truc, sur les piédestals on met d’abord les gens qui ont fait un doctorat, on met d’abord les gens qui ont fait, mieux, plusieurs cursus, et qui ont écrit une thèse et machin. Et en fait, les autres ils peuvent être très sympas, mais c’est pas pareil. Enfin, globalement, j’ai grandi… pour moi, découvrir qu’on pouvait ne pas aimer les intellectuels ça a été, bah ouais, c’était une sacrée découverte. J’ai dû attendre longtemps avant de, avant de considérer que ça pouvait être, que ça pouvait être une manière de penser quoi.

Le moment où j’ai commencé à comprendre que, où j’ai pas juste commencé à savoir que ça existé mais que j’ai commencé à comprendre que notre hiérarchie des savoirs il était pertinent de la remettre en question, ça je pense que… pfff, c’est assez récent dans ma vie. Ça a dû arriver, je pense que c’est arrivé pendant le voyage en vrai. C’est arrivé en 2017 quand on a voyagé avec Xavier et Sélak. Je pense que jusque-là, je l’avais pas, j’avais pas déconstruit ça. J’avais encore cette hiérarchie hyper ancrée en moi. Et même si je l’ai déconstruite, tout l’imaginaire, tout le romantisme en fait qu’il y a autour, il continue, il continue d’être hyper actif pour moi, ça continue d’être un truc… je continue de considérer que quelqu’un qui a fait une thèse, enfin, m’a première pensée va être « ah, cette personne doit être super intéressante » mais pas juste, enfin, pas comme tout le monde doit être super intéressant, ça va être « cette personne doit être plus intéressante ». Et après y’a le deuxième truc qui vient qui me fait « non, ça veut rien dire, ok » mais mon premier élan c’est plus « oh wow, impressed ! » parce que je garde encore ce truc-là. Mais bon, ça veut pas dire que je vais pas encore continuer à évoluer et que je vais pas réussir un jour à dire « ah, t’as fait une thèse, bah je m’en fous ! » Enfin ce qui n’est pas non plus l’objectif bien-sûr mais voilà je caricature.

[Clémentine :] Et puis une fois rentrée en primaire je sentais un peu le poids de l’apprentissage, voilà le CP où il y a l’apprentissage de la lecture etc et moi à ce moment-là, j’ai senti une grosse pression j’avais pas envie, j’étais pas intéressée par la lecture, j’avais pas envie etc et du coup j’étais un peu vraiment en retrait de ce monde-là et à un moment donné j’ai compris ce qu’on attendait de moi et j’ai compris que ça serait aussi une manière de m’intégrer et de faciliter toutes les relations parce que mes parents seront contents, j’aurais des bonnes notes, les professeurs me féliciteront me diront « ah c’est bien Clémentine » et effectivement ça m’a tout ouvert. J’ai eu plein d’amis d’un coup, une fluidité à la maison et puis du coup aussi là un peu de confiance quoi parce que je me suis dit « ah bah chouette ». Et du coup j’ai continué sur ce schéma-là jusqu’au bac à peu près. Et une fois que je suis sortie du rail pour bifurquer vers le monde de la danse toutes ces questions de ce pourquoi j’avais mis le pied là-dedans de voilà répondre aux attentes, qui j’étais moi là-dedans, mon identité, etc., ça m’est revenue un peu à la figure à ce moment-là et depuis je questionne beaucoup la place qu’on peut avoir au sein de l’école et comment en fait trouver son identité et sa personnalité tout en intégrant aussi des codes sociaux qui sont importants pour moi pour bien vivre dans le monde dans lequel on est mais pas être juste… rentrer dans un moule.

[musique]

 

Plusieurs des personnes rencontrées sont aussi allées à l’école, ou dans d’autres projets pédagogiques, en tant qu’adultes, pour y enseigner. Elles nous ont aussi parlé de cette expérience-là et des postures qu’elles ont choisi d’adopter. 

 

Paloma, du Quartier Libre des Lentillères, a été prof’ d’espagnol en Argentine, au Costa Rica et en France. En France, elle a travaillé dans des projets pédagogiques dans l’éducation nationale et en dehors. Elle nous partage son regard sur les différentes manières de faire de la pédagogie à l’école. Comme dans les épisodes précédents, on vous laisse écouter ses réponses en argentin. 

 

[Paloma :] Entonces fui, hice la experiencia, pero benévola porque no tenía suficiente plata para pagar, en una escuela democrática, pero para chiquitos.

[traductrice :] Alors je suis allée, j’ai fait l’expérience, mais bénévole parce qu’il n’y avait pas assez d’argent pour me payer, dans une école démocratique mais pour tous petits et toutes petites.

[Paloma :] Eso no es lo que más me gusta, me gusta más adolescentes y adultos. Fui casi seis meses una vez por semana a una escuela democrática, para entender. Ahí leí bastante sobre Freinet que hablábamos ayer.

[traductrice :] Ce n’est pas ce qui me plait le plus, je préfère avec des ados et des adultes. Je suis allée pendant presque six mois à l’école démocratique, pour comprendre. Là, j’ai beaucoup lu Freinet de qui on parlait hier. 

[Paloma :] Y sobre Rogers, es un estadounidense que hace una crítica a la escuela en general, a la instrucción. Lo que dice es que la escuela no es solo mala en el sentido de que no te enseña para que aprendas, sino que te mata además el deseo de aprender. Es un doble problema: pierdes tiempo y encima pierdes interés y curiosidad, te mata la curiosidad. Para mí leer eso… quedé así… A mi no me pasó en la facultad, pero en la escuela sentí eso. 

[traductrice :] Et aussi de Rogers, un étasunien qui fait une critique de l’école en général, à l’instruction. Il dit que l’école n’est pas seulement mauvaise dans le sens où elle ne t’enseigne pas pour que tu apprennes, mais qu’en plus elle tue ton désir d’apprendre. C’est un double problème : tu perds du temps et en plus tu perds l’intérêt, ça tue ta curiosité. Pour moi, de lire ça…ça m’a laissée… Ça ne m’est pas arrivée à l’université, mais j’ai bien senti ça à l’école.

[Paloma :] El sistema de la escuela democrática me gusta mucho, creo que es mi ideal pedagógico en cierto sentido. El problema es que en Francia no tienen subvención, entonces son escuelas muy caras y con pocos recursos. Mientras que en Alemania por ejemplo esas escuelas están subvencionadas. Entonces hay escuelas democráticas públicas. Yo fui a visitar dos y… genial! 

[traductrice :] Le système de l’école démocratique me plait beaucoup, je crois que dans un sens c’est mon idéal pédagogique. Le problème c’est qu’en France ces écoles n’ont pas de subvention alors ce sont des écoles très chères et avec peu de ressources. Alors qu’en Allemagne par exemple, ces écoles sont subventionnées. Alors il y a des écoles démocratiques publiques. J’en ai visité deux et… génial !

[Paloma :] Era una escuela muy nueva, muy chiquita, entonces había tal vez diez alumnos nada más y de edades muy diferentes. Entonces es difícil, pero básicamente era: los adultos que estábamos allí no se consideran profesores, pero algo así como « facilitadores ». En realidad, los alumnos van y pueden hacer lo que quieran todo el tiempo y en general es autosugestionada la cuestión de la cocina, van a hacer un plan de quién cocina cada día, van a hacer un compost,…

[traductrice :] C’était une école très nouvelle, toute petite, alors il y avait dix élèves, c’est tout, et d’âges très variés. Alors c’est difficile, mais, en gros c’était : les adultes qui étaient là, on n’était pas considérés comme profs, mais quelque chose comme « facilitateurs, facilitatrices ». En vrai, les élèves y vont et peuvent faire ce qu’ils et elles veulent tout le temps. En général, la question de la cuisine est autogérée, ils et elles font un plan de qui cuisine chaque jour, ils et elles font du compost…

[Paloma :] Los adultos que están ahí se proponen, dicen « yo soy profe de español, si quieren, me pueden pedir. » En mi caso ninguno quería aprender español, porque eran chicos, pero había adultos que dijeron « lo que podemos hacer es que nos das clases a nosotros », entonces yo le daba clases a una persona y los otros venían, escuchaban un poco, pero bueno… Yo creo que no funcionaba muy bien porque había muy pocos alumnos.

[traductrice :] Les adultes qui sont là se proposent, disent « moi je suis prof d’espagnol, si vous voulez, vous pouvez me demander ». Dans mon cas, personne ne voulait apprendre l’espagnol, parce que c’était des petits et des petites, mais il y avait des adultes qui ont dit « ce qu’on peut faire, c’est que tu nous fais des cours à nous », alors je faisais cours à une personne et les autres venaient, écoutaient un peu, mais bon…Je pense que ça ne fonctionnait pas très bien parce qu’il y avait trop peu d’élèves.

[Paloma :] Entonces fui a ver, la escuela que yo visité era en Leipzig, y en esa escuela había 300 alumnos! Con 30 adultos. Era genial! En esa escuela había por ejemplo un aula para hacer química, y tu te puedes inscribir: hay Química 1, Química 2 y Química 3. Para hacer Química 2, tienes que haber hecho Química 1, pero puede haber un chico de 4 años que va a ir a química o uno de 12, y no hay ninguna presión. Solo los más chiquitos están en grupos, porque hacen cosas más protegidas, pero igual pueden irse si quieren, no es obligatorio, pero tienen la opción de estar en un grupito y hacer cosas juntos.

[traductrice :] L’école que j’ai visité était à Leipzig, et dans cette école il y avait 300 élèves ! Avec 30 adultes. C’était génial ! Dans cette école par exemple, il y avait une classe de chimie et tu peux t’inscrire : il y a Chimie 1, Chimie 2 et Chimie 3. Pour faire Chimie 2, il faut avoir fait Chimie 1, mais il peut y avoir un enfant de 4 ans qui va en chimie ou un qui en a 12, et il n’y a aucune pression. Seulement le plus petits et petites sont en groupes parce qu’ils et elles font des choses plus protégées, mais ils et elles peuvent partir s’ils et elles veulent, ce n’est pas obligatoire, c’est juste qu’il y a la possibilité d’être dans ce petit groupe et de faire des choses ensemble.

 

Pendant notre séjour au Quartier Libre des Lentillères on a aidé Paloma à installer un chauffe-eau solaire sur le toit de sa maison. Elle est ce qu’on appelle une bonne pédagogue : elle explique, montre et laisse faire. Elle a cette position en plusieurs endroits du quartier : 

 

[Paloma :] Por un lado, enseño todo lo que es en Pot’col’le la parte del jardín y eso me motiva por la experiencia de haber aprendido, me parece que está bueno que la gente sepa. También lo que me gusta es que no es necesario que todo se haga muy bien, no hay mucha presión, puedo decir « yo lo hago así, pero vos hacelo como quieras » y eso me gusta. En chantier no se puede hacer eso, pero en el trabajo de la tierra esta bueno. Si tenés otra forma o te parece mejor o escuchaste hay diez, veinte formas de hacer cada cosa! Y entonces me gusta eso, enseño, pero hasta ahí, enseño si quieren, sino, me va.

[traductrice :] D’une part, j’enseigne au Pot’col’le (Potager collectif des Lentillères), la partie jardinage et ce qui me motive est l’expérience d’avoir appris, je pense que c’est bien que les gens sachent. Aussi, j’aime bien qu’il ne soit pas nécessaire de tout très bien faire, il n’y a pas beaucoup de pression, je peux dire « moi je fais ça comme ça mais toi, fais comme tu veux » et ça me plait. En chantier, on ne peut pas faire ça, mais dans le travail de la terre, c’est une bonne chose. Si tu as une autre façon de faire ou que ça te semble mieux, que tu as entendu, il y a dix, vingt façons de faire chaque chose ! Alors ça me plait parce que j’enseigne, mais pas trop, j’enseigne si on veut, sinon, ça me va aussi.

 

[Paloma :] Lo que enseño más ahora es construcción a la gente que me viene a ayudar. Ahí lo que me estimula es que yo aprendí sola, osea no sola, aprendí mirando, pero no tuve ese momento de transmisión, no sé por qué. Entonces ahora mismo si alguien me viene a decir algo me molesta. Depende de quién me lo dice, si es un hombre o una mujer, cómo lo dice, cambia mucho, pero igual me doy cuenta que hay cosas…por ejemplo la visseuse : a mí nadie me enseño a usar la visseuse! Entonces es bastante traumático cuando empezás a usarla y alguien viene y te dice « attention ! ». ¿Atención a qué ?! No sé cómo hacerlo mejor, no sé lo que estoy haciendo mal ! O cuando te dicen « no me rompas los embouts » … Cómo? A veces preguntas, pero la persona no te explica bien o no preguntas, porque tenés miedo de que si preguntas la persona lo va a hacer en tu lugar y yo quería hacer, no quería que hicieran por mí.

[traductrice :] Ce que j'enseigne le plus en ce moment c’est la construction aux personnes qui viennent m’aider. Là ce qui me stimule c’est que moi j’ai appris toute seule, enfin, pas toute seule mais en regardant, je n’ai pas eu de moments de transmission, je ne sais pas pourquoi. Alors maintenant quelqu'un qui vient me faire un commentaire ça me gêne. Ça dépend qui me le dit, si c’est un homme ou une femme, comment s’est dit, ça change tout, mais je me rends quand même compte qu’il y a des trucs… Par exemple la visseuse : moi, personne ne m’a appris à l’utiliser ! Alors c’est un peu traumatisant quand quelqu’un arrive et fait « attention ! ». Attention à quoi ? je ne sais pas comment faire mieux ! ni ce que je suis en train de mal faire ! Ou quand on te dit « ne casse pas mes embouts ! » … Mais comment ?! Des fois tu poses la question mais la personne t’explique mal ou tu n’oses pas demander parce que tu sais que si tu demandes la personne le fait à ta place, et moi je voulais faire, je ne voulais pas qu’on fasse pour moi.

[Paloma :] Yo aprendí como « a los golpes », entonces lo que me estimula, cuando son chicas sobretodo, pero no solamente, cuando son hombres también, es que si aprendes de esa forma, vas a enseñar de esa forma y … sería el mundo tan fácil si todos hiciéramos el trabajo de transmitir y aprender. Es casi una decisión política, pero también humana y sensible.

[traductrice :] J’ai un peu appris « par les coups » alors ce qui me stimule, surtout pour les femmes, mais pas seulement, pour les hommes aussi, c’est que si tu apprends de cette façon tu vas enseigner de cette façon et… le monde serait tellement plus facile si on faisait tous et toutes le travail de transmettre et d’apprendre. C’est presque une décision politique, mais aussi humaine et sensible.

 

Avant d'entrer à l'association Hameaux Légers, Clémence a été prof’ de français.

 

[Clémence :] Ce qui a changé c’est surtout cette posture-là et ça, ça a changé au fur et à mesure de mes années d’enseignement. Ça a changé parce que du coup entre ma première et deuxième année d’enseignement ben j’ai fait cette année de voyage et où là je me suis rendue compte que du coup je pouvais apporter des choses en tant que personne et pas uniquement en tant que prof. Enfin en tout cas, que je pouvais apporter des choses au-delà de la discipline. Après, c’était une posture dans laquelle je m’étais déjà placée parce qu’en choisissant d’enseigner dans l’éducation prioritaire pour moi j’acceptais d’être en fait avant tout éducatrice et ensuite prof de lettres, enfin prof de français. D’ailleurs ça s’appelle l’Éducation Nationale et pas l’Instruction Nationale, ça s’est fini le Ministère de l'Instruction. Et moi ça faisait partie, et dans une vision qui est problématique, que je veux pas du tout mettre, enfin que je veux pas du tout mettre sur un piédestal parce que c’est quand même la petite bourgeoise friquée qui vient dans les banlieues et qui dit « ah, mais je vais vous sauver, je vais vous apprendre » quoi. Enfin, mon élan c’était quand même pas loin de celui d’une Miss France. Et du coup c’était aussi, malgré tout, toute cette bonne volonté, d’essayer de se dire « bon ok, qu’est-ce que je fais ? » et qu’est-ce que je fais pour que mes élèves euh ben, au-delà d’apprendre telle ou telle chose deviennent aussi, enfin s’épanouissent quoi. Et c’est aussi une question que j’ai eue depuis le début, mais mes réponses elles n’ont pas été les mêmes au fur et à mesure. Et je suis vraiment arrivée dans l’éducation suite à, enfin, c’est… c’était pas du tout un projet de vie, c’était pas du tout une vocation. Et je suis notamment arrivée suite au 13 novembre en fait. Y’a eu un truc, en fait y’a euh truc de l’ordre de, l’impression de vivre dans une société qui était tellement éclatée avec des divisions et des fractures tellement énormes et je me disais « ok, à mon échelle, qu’est-ce que je peux faire pour recréer du lien » et pour moi y’avait plein de trucs là-dedans  : y’avait créer du lien entre, moi du coup, enfin, vraiment je dis je suis Miss France quoi, faire l’effort de sortir de mon milieu pour aller vraiment voir, en fait, autre chose, et dans une posture - enfin moi j’ai fait un Master de recherche-action - et du coup dans une posture qui est pas juste un posture d’observatrice mais qui est une posture d’actrice et je me dis « ok, si je me mets au milieu de ça, qu’est-ce qui se passe? ». Et j’estimais absolument pas que j’allais changer le monde. C’était vraiment, ma première volonté c’était ce truc de diagnostic et en même temps tu peux pas être, tu peux pas expérimenter, tu peux pas prendre comme sujet d’expérimentation des êtres humains. Enfin c’est pas, c’est terrible même si, c’est un des gros paradoxes des sciences sociales quoi. Et du coup c’était de dire « oui, mais si je fais ça par contre la moindre des choses que je dois à ces enfants c’est de leur fournir le meilleur de moi-même quoi, et de… » Donc ouais, mon rapport à l’école il a changé et en même temps je continue de croire et je continue de vouloir croire que l’école est un moyen pour toutes et tous d’apprendre et de devenir, enfin, ouais, c’est intéressant parce que y’a vraiment ce truc aussi qui est de l’ordre de l’identité et de qu’est-ce que ça nous aide à être en fait. Mais ouais, en tout cas c’est à ça que j’ai envie d’œuvrer, je pense que j’ai envie de croire que l’éducation est un moyen de changer la société et du coup c’est pour moi, enfin c’était pour moi le moyen que j’avais choisi, en fait… Donc, je garde quand même pas mal d’espoir dans l’école.

 

Même si elle garde espoir dans l’école, Clémence n’est pas toujours d’accord avec la pédagogie ou les choses à enseigner… 

 

[Clémence :] Il y a un truc qui peut être assez troublant, enfin moi j’ai des collègues l’an dernier j’enseignais en lycée et j’ai des collègues qui disent « c’est insupportable ces élèves qui pensent toujours qu’on leur demande ce que eux ils pensent et qui nous font des tartines de commentaires de texte de « je, je, je » et qui disent « c’est pas ça qu’on te demande, ce qu’on te demande c’est une étude formelle. » Et moi je me dis mais là est-ce qu’on est pas en train de perdre là - c'est mon point de vue personnel mais pour moi - là on perd la littérature quoi. On perd ce qui est beau, parce que oui, bien sûr que y’a des choses dans le texte et des manières de produire un texte, mais c’est bien pour nous faire ressentir quelque chose, c’est bien pour produire un effet qu’il a été construit ainsi. Et du coup pour moi y’a un truc là-dedans qui est hyper important quoi, dans la place qu’on donne à l’expression. Et du coup, ça passe, dernier volet un peu qui existe et qui a été hyper nécessaire, ça passe par le fait de fournir un cadre de sécurité quoi. Ça passe par le fait de pouvoir dire en fait « dans cet espace-là, ben y’a des choses qui n’existent, enfin, qui n’ont pas lieu d’être » et typiquement les insultes, les jugements blessants, les moqueries, ça n’a pas lieu d’être en fait parce que la personne ce qu’elle est en train d’exprimer ça a sa place. 

Louis, le directeur de la Maison de Courcelles, qu’on a déjà entendu dans les épisodes Construire et Travail, nous explique la position pédagogique de la maison.

 

[Louis :] On prend la démarche de Montessori pour se dire comment on permet aux enfants et aux adultes d’être autonomes. En aucun cas notre objectif c’est de rendre l’enfant plus autonome qu’il l’est, parce qu’on intervient dans un cadre de loisir quand on est en colo. Ça reste un cadre de loisir, c’est comme ça qu’on s’inscrit aujourd’hui en opposition, enfin… on est pas tout à fait d’accord avec les concepts de colos apprenantes, voilà, la colo apprenante pour nous c’est antinomique, la colo c’est les vacances quoi. Elle peut être apprenante, elle peut, mais c’est d’abord l’enfant qui décide si c’est un acte éducatif, c’est pas l’adulte qui va se projeter en disant « pendant tes vacances tu apprendras » voilà. C’est parce que nous on met les enfants dans un cadre sécurisant qu’il va se sentir en sécurité affective et là, à un moment donné, ben c’est le terrain propice à plein d’apprentissages mais qui lui appartiennent en fait. On est pas l’école, voilà. On insiste vraiment beaucoup là-dessus. Là on essaye aujourd’hui de nous, de nous associer à l’école, de nous dire « ouais, vous êtes complémentaires. » Non, on est pas complémentaires, on intervient en rupture, on est un espace éducatif mais on est en rupture. Voilà c’est important les temps de rupture : les vacances, le travail, les vacances. 

Parce que nous dans notre projet il est écrit que l’enfant peut s’ennuyer librement. S’il a décidé, il peut, si c’est pas subi, voilà… Et donc là, c’est là qu’on a été accompagnés par un pédagogue. On est en 2005 et il accompagne l’équipe dans l’écriture d’un bouquin, pour écrire notre pratique en fait. Il a été dans une démarche de… alors c’est… c’est de l’ethnographie en fait, c’est ça? Quand on nous fait écrire notre pratique et lui derrière il va s’en servir pour, on va dire conceptualiser un petit peu ce qu’est la pédagogie. Et c’est là qu'apparaît la Pédagogie de la liberté. Avant on, ça s’appelait un cadre, cette pédagogie c’était un cadre, comment ça s’appelait ça, c’était un cadre comme moyen de liberté, enfin c’était cette idée de, du cadre proposé par les adultes comme moyen pour permettre la libre circulation.

C’est pas parce qu’on dit pédagogie que d’un coup ça y est, on est dans la relation à l’enfant parce que c’est, moi rien que le mot « projet pédagogique » quand je lis certains projets pédagogiques je me dis « mais euh… ils savent ce qu’est un enfant? En fait c’est pas une personne pour eux. » Nous on est dans une pédagogie, on va s’inspirer du personnalisme communautaire. C’est bah, on s’adresse d’abord à la personne, on prend soin de la personne, on fait attention à la personne, ça nous paraîtrait compliqué d’arriver et d’être dans un format classique de un pour douze et de se dire qu’on est dans la relation avec l’enfant quoi, enfin y a des choses… c’est pas juste en fait. 

 

[Suzon:] Et par rapport à ça, vous devez vous plier aussi à des normes justement? De un pour douze ?

 

[Louis :] Ah non, non, mais nous on les explose les normes, on est un pour trois, un pour quatre. Ah non mais parce qu’on a, en fait, c’est ça aussi la difficulté des pédagogies de la liberté ou même de la décision, c’est qu’il faut un peu plus d’adultes que ce que dit la réglementation. Et souvent on nous dit pour des questions économiques « mais, c’est pas possible. » Ben oui, c’est sûr ! Si tu fais une colo quad, que t’es obligé de louer sept quads avec de l’essence, je parle pas des valeurs hein ! Je parle que du coup, ben oui forcément, tu, t’as un seul animateur.

 

C’est de la prise de responsabilités. C’est-à-dire que nous à un moment donné le risque il est éducatif en fait, le risque premier il est éducatif. Quand on veut faire quelque chose avec un enfant, si on veut vraiment on prend un risque, quoi qu’il arrive. C’est en prenant des risques qu’on apprend quoi, donc on prend celui-là. On le mesure, on y va pas de manière irresponsable, on sait quel risque on prend et y a des moments nous en réunion d’équipe où moi je peux dire « non, celui-là je le prends pas en fait en tant que personne » et il peut être partagé aussi, c’est à dire qu’il va être partagé avec l’équipe de cuisine, moi en tant que directeur, ça peut être les autres collègues, les intervenants. Après s'il se passe quelque chose oui bah… c’est moi en tant que directeur. Et puis ma présidente. C’est aussi pour ça qu’on est beaucoup, beaucoup d’adultes, c’est-à-dire si on prend des risques on est quand même beaucoup. Ce qui n’existe pas dans les textes, par exemple la sécurité incendie, le fait d’être un pour trois ou un pour quatre ne remplacent pas le fait qu’il faut quand même mettre des portes coupe-feu régulièrement. Même si nous on explique aux préventionnistes, aux pompiers qu’on est plus donc on organise mieux l’évacuation, on peut, peut-être plus les faire sortir, ils nous disent « ça, ça n’existe pas dans les textes. » Y a l’aspect matériel qui existe mais pas l’aspect accompagnement humain et pourtant nous on est dans l’accompagnement humain, mais ça, ça n’a pas de valeur en fait. Pour les normes, ça n’existe pas aujourd’hui. Peut-être qu’un jour… Mais c’est la politique du care hein, c’est prendre soin, soit on est dans une société de « je prends… je maîtrise les risques et j'interdis un certain nombre de choses ou je contrains » … Ben nous on a pris le partis-pris de l’humain, avec ses failles. 

 

Marie-Hélène est animatrice socio-culturelle. Elle se forme à différentes compétences comme la pédagogie et la communication, dans le cadre de son travail. 

 

[Marie-Hélène :] Pour avoir vécu une formation avec des enseignants qui n’était réservé qu’aux enseignants puisque c’était l’IFMAM, donc c’est un institut de formation qui propose des formations autour des compétences psychosociales. J’étais avec des enseignants qui étaient vraiment super contents parce qu’avec nous on avait un gars qui était enseignant Freinet, dans une école Freinet, et alors lui quand il a expliqué qu’il faisait la météo d’humeur à ce moment-là, avec ses élèves, et que lui-même donnait son humeur, l’autre mec en face d’Ulysse était là « mais toi tu te mets au niveau de tes élèves ?! Et t’as du respect ?! » Parce que c’était ça en fait, le problème c’est l’autorité. Et il a expliqué qu’en effet lui il était vraiment respecté par ses élèves qui justement quand il allait vraiment pas tellement bien ils étaient vraiment vraiment hyper sympas, les mômes étaient très intelligents, y’avait un vrai, une vraie empathie, une vraie bienveillance et dans le groupe c’était vraiment chouette. 

Donc j’ai envie de croire aux écoles qui utiliseraient des pédagogies actives… voilà. Alors j’aime bien Summerhill là. J’ai une collègue, Florine, qui est partie en Italie et qui a ramené un petit documentaire avec son petit ami de l'époque, ils sont allés filmer des parents qui ont monté une école comme ça. Voilà, il se sont inspiré de Neill, il s’appelle Neill ? Donc vraiment où on peut très bien ne pas apprendre si on veut. Donc on est encore sur une pédagogie différente, donc, d’ailleurs lui était pas très, très pote avec Montessori, parce que y’avait trop d’outils, trop d’instruments, trop dans l’idée de… que le maître avait encore quand même un peu de l’emprise sur l’élève. Alors que là on est vraiment sur une autre forme avec Summerhill. On est vraiment sur la liberté d’apprentissage… Moi j’aime bien l’idée qu’on puisse apprendre… par exemple ça me gêne… Moi j’aimerais bien que l’école de demain elle permette vraiment aux enfants de choisir les matières. Et si on veut pas faire d’anglais ben on en fait pas, jusqu’au jour où on en aurait vraiment besoin. Donc les écoles Summerhill c’est ça. Les gens peuvent sortir sans avoir absolument, y’en a qui peuvent sortir sans savoir lire par exemple, à un âge avancé hein, en étant adultes, jeunes adultes. Alors j’avais lu une expérience comme ça, le gars sort sans maîtriser vraiment la lecture et l’écriture en revanche toutes les autres matières au top, il veut traverser le monde donc il doit remplir ces fameux documents administratifs, et ben en trois mois il a réussi à apprendre ! Parce qu’il était motivé et qu’il a donné du sens à son apprentissage. En fait pour moi c’est plutôt ça voilà, on est plutôt dans l’idée de donner du sens à l’apprentissage. 

 

[musique]

 

Parmi les personnes qu’on a interrogées, beaucoup se posent des questions sur la manière de repenser les systèmes éducatifs, ou plus globalement nos rapports à nos apprentissages.

 

[Clément :] La notion de désœuvrement - c’est comment on peut mobiliser des gens, qu’on arrive pas - qui sont désœuvrés. Et même l’institution elle est désœuvrée face à ces gens-là elle n’est jamais à la hauteur de rien. C’était scandaleux de voir des jeunes profs, des universitaires venir faire des interventions en tant que vacataires pour enseigner le français qui n’avaient aucune mesure, qui n’avait pas les outils, qui ne savaient pas s’adresser aux gamins, qui leur faisaient des trucs hyper violents du genre « vous allez écrier des lettres de motivation » ça te ramène à ta force de travail, c’est humiliant t’es qu’une merde jusqu’au bout on va te donner des canevas pour écrire, complètement dépersonnalisant c’est monstrueux quoi genre. La dimension administrative dans tout ce qu’elle a d’écrasante, de neutre mais aussi de nécessaire. Mais du coup comment on pourrait la rendre intéressante ? Comment ré-enchanter l’administration ? Comme en ce moment il y a des gens qui se demandent comment ré-enchanter le droit, que ça ne soit pas quelque chose qui nous contraint mais plutôt quelque chose qui nous épanouit tu vois. C’est aussi ce qui se joue sur le quartier avec la légalisation. Et il y a vraiment ça. Et moi je pense qu’aussi, d’avoir été partout dans toutes les petites formations, de voir, parfois on tombait sur des gens qui étaient très forts mais j’ai rarement rencontré des bons pédagogues, ça je peux vous jurer que les bons pédagogues c’est rarissime.

 

Repenser le rapport à la création et la recherche entre aussi dans l’idée qu’on ne peut pas savoir avant d’avoir essayé et qu’on ne peut pas savoir ce qu’on va faire avant de l’avoir fait. Comme le dit Anne-Laure : 

 

[Anne-Laure :] Patrick Bouchain lui, lui il manifestait pour le permis, le permis d’agir, le permis de faire je crois. Enfin, de dire qu’en fait il fallait laisser absolument les gens faire, se tromper, expérimenter et après on voyait si on leur, enfin, on analysait ce qui avait été fait mais pas le dossier et on ne donnait pas de l’argent sur dossier ou je sais pas quoi. C’était ce truc de pas demander aux gens de savoir ce, enfin, de savoir ce qu’ils vont faire avant de le faire quoi. Donc on dit aux gens « ok, faites, trompez-vous, recommencez, machin, on vous soutient dans cette démarche même, même si on sait pas ce que vous allez faire » plutôt que de faire le contraire. 

 

Nolwenn imagine une école où on apprendrait à vivre : 

 

[Nolwenn :] y a plein de choses que je me suis dit que ça serait trop chouette de pouvoir les enseigner à l’école et que j’ai pas l’impression que l’école apprenne à vivre quelque part. Ça serait trop cool qu’il y ait des cours pour apprendre à écouter son corps par exemple, pour faire ses papiers administratifs, enfin des tas de choses qu’on découvre après, ou même des cours un peu d’intelligence relationnelle ou je ne sais pas comment appeler ça mais… Mais je trouve que c’est un super espace pour rencontrer d’autres gens et pas forcément des gens qui sont de son milieu social. Moi j’ai toujours été en école de ZEP alors que je pense qu’on est plutôt, enfin mes parents sont plutôt de classe moyenne, moyenne aisée quoi. Du coup j’ai l’impression que ça m’a donné aussi vachement d’ouverture et de richesses et je trouve que l’école a encore cet avantage-là aujourd’hui de mixer les gens, les publics. 

Je pense … Un truc que j’ai eu un peu l’impression d’apprendre avec ma maman et qui me sert toute ma vie c’est ce truc-là de me dire tout le monde fait un peu de son mieux et personne n’est méchant en soi. Et je trouve que c’est vrai qu’à l’école on n’apprend pas trop ça en fait cette finesse relationnelle de comprendre les émotions, même ça on apprend pas à lire les émotions à comprendre les émotions des autres. On l’apprend de manière informelle dans la cour mais j’ai pas l’impression que ça soit très bienveillant avec en plus des stéréotypes de genre qui en plus facilitent pas les choses. Du coup oui j’aurais envie d’apprendre ouais une vraie tolérance de l’autre et de ce qu’il traverse, du respect et de la bienveillance et de l’intelligence relationnelle. Aussi peut-être valoriser plein de formes d’intelligences différentes. Moi j’ai un peu eu de la chance parce que c’était ma manière qui était celle qui était attendue, enfin je me suis toujours sentie à l’aise dans ce contexte là mais y a tellement peu d’apprentissages techniques, manuelles, créatifs, qui demande plein de logiques. Enfin je trouve qu’on rencontre peu ça dans le parcours scolaire et du coup il y a plein de gens qui, j’ai l’impression, ont l’impression de ne pas être adapté, ou de ne pas être au niveau alors qu’en fait il y a juste d’autres formes d’intelligence trop intéressantes. Ça serait cool d’apprendre à valoriser ces formes d’intelligence aussi ou ces formes de leadership et vraiment comprendre ce qui… comment on fonctionne nous et ce que ça peut apporter. Oui je crois que c’est ce que j’aimerais que l’école puisse transmettre. Et puis peut-être aussi tout ce qui touche aussi plus au collectif et au bien commun en fait. Ça c’est pareil on l’apprend très peu, cette espèce de conscience collective ou de liens entre nous individus, les autres, l’environnement dans lequel on se situe. 

Je sais pas si ça serait possible mais ces cercles de paroles, ces temps où on fait de la place aux émotions et où on les légitime. Parce que c’est pareil j’ai l’impression que dans le monde professionnel en fait c’est tabou faut hyper intérioriser ce qu’on peut traverser dans notre vie privée, personnelle alors même que ça a une influence énorme sur notre état, sur notre état d’esprit. Donc montrer en fait que ça peut être légitime en tout cas. Des temps emphatiques, des temps pour faire connaissances au-delà de la cour de récrée et pour être un peu plus guidé pour se connaitre un peu plus finement ou aller vers des gens qu’on connait un peu moins ou découvrir des parts d’eux qu’on aurait pas envisagé dès le départ. Et puis après ouais avoir peut-être plus de matières qui soient un peu plus technique quoi.

[Clémentine :] Je crois que j’ai pas une vision mais j’ai plutôt des questionnements de à la fois comment offrir un parcours qui permette en fait de semer des graines finalement. Pour moi c’est comme ça que je vois la scolarité. On a besoin en fait de venir se nourrir de plein de choses et pour moi c’est ça la scolarité c’est de venir poser de la nourriture sur le chemin et en fonction de là où on en est on aspire à telle ou telle direction. Du coup comment l’école, enfin aujourd’hui elle est quand même très vaste enfin elle est laïque, elle veut donner accès à tous et voilà. Mais en fait j’ai l’impression que tout est déjà prévu. En gros c’est un système très élitiste qui vise à aller très haut dans les études, que c’est comme ça que ça a été construit et que du coup quelle est la place pour ceux qui ont des manières d’appréhender le monde ou des sensibilités différentes et comment on en fait pas des marginaux ou des personnes potentiellement à côté de la société quoi. Et voilà moi ça me pose vraiment question de comment s’inspirer des modèles éducatifs, sans forcément les rejeter parce qu’il y a des choses bonnes là-dedans mais comment mieux les connecter aux réalités du monde dans lequel on vit. 

 

[musique]

On aimerait conclure sur cette belle image que Clémentine utilise en parlant de petites graines qu’on pourrait chacune et chacun venir picorer sur le chemin. On ne finit jamais d’apprendre et de se réapproprier les espaces d’apprentissages et les apprentissages eux-mêmes. C’est un travail à mener, aussi peut-être, collectivement. 

Pendant les entretiens, plusieurs personnes ont cité Célestin Freinet, Maria Montessori, Carl Rogers et d’autres personnes inspirantes. On vous met en description des liens à leur sujet qui pourraient vous intéresser. 

 

Merci à toutes celles et ceux qui ont pris la plume pour nous parler de leur rapport à l’école et aux apprentissages et merci aux personnes qui ont raconté leur expérience à notre micro ! 

[musique outro]

 

Vous venez d’écouter l’épisode Éducation du podcast Habiter.

Les extraits viennent d’entretiens menés par Anaëlle et Suzon avec Clément, Anne-Laure, Laurence, Lidwine, Clémence, Clémentine, Paloma, Louis, Marie-Hélène et Nolwenn.

Sélection des extraits et montage par Suzon, script par Anaëlle et Suzon. 

La musique a été composée par Quentin Pancher.

C’est Anaëlle qui a fait la voix off. Merci à Elisa qui a fait la voix française de Paloma. 

Et merci pour votre écoute. 

 

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